Elle raconte.1936-1939, Guerre d'Espagne : Des Maures chez les républicains

crédit photo : Phillippe Duc Gonimaz - STF/AFP

Le Contexte : 

Le 17 juillet 1936 sonne le début de la guerre d’Espagne, qui va opposer durant trois ans deux camps. D’un côté, les républicains de gauche et d’extrême gauche, composés de loyalistes au gouvernement de la IIe République, et de l’autre les nationalistes de droite et d’extrême droite, menés par le général Francisco Franco. Le soulèvement franquiste débutera au Maroc espagnol, où “El Caudillo” (surnom de ce dernier) s’est rendu depuis les îles Canaries. Embauchant “de force” des milliers de soldats marocains du Rif, appelés “los Moros”, il remonte en Espagne pour prendre le pouvoir. Dans le camp des républicains, on retrouve une diversité d’opposants (anarchistes, trotskistes, communistes, socialistes…), mais aussi 40 000 “combattants” venus de 53 pays différents, appelés “brigades internationales”. Tous les ingrédients de l’époque sont déjà réunis : un soutien allemand et italien à Franco, l’URSS qui va aider les républicains et une neutralité française et britannique, qui ne seront pas sans conséquences. Au final, la guerre civile laisse un pays exsangue. 

On dénombre, selon les estimations, 380 000 à 450 000 morts et l’exil de 440 000 Espagnols vers la France. L’histoire retiendra “l’aide” des «Moros» aux franquistes, occultant l’obligation faite aux soldats marocains de participer à la guerre, et surtout le ralliement de plusieurs centaines de Nord-Africains et Arabes aux brigades internationales, comme Rabah Oussidhoum.

LE TEMOIN : RENIA AOUADENE

Née à Marseille, de parents originaires de Béjaïa en Kabylie, sa vie est bouleversée lors de l’assassinat de son père messaliste (partisan de Messali Hadj, le fondateur du Mouvement national algérien) par le FLN durant la guerre d’Algérie. Dans la banlieue phocéenne, où elle réside, elle fréquente des membres des communautés italienne et espagnole, ce qui la mène à suivre des études de littérature et civilisation hispano-américaines et de sciences de l’éducation. Après avoir vécu deux ans à Cordoue et à Grenade, en Espagne, elle se passionne pour l’histoire judéo-arabo-berbère. Poétesse, conteuse et militante, elle est l’auteure d’un livre consacré à Rabah Oussidhoum, Un Maure dans la sierra, aux éditions Marsa en France et El Kalima en Algérie.

Pour paraphraser Joséphine ­Baker, j’ai trois amours : la Provence, l’Andalousie et la Kabylie. C’est à ­Béjaïa, en Kabylie, que j’ai découvert l’existence de Rabah Oussidhoum. Un ami, sachant que j’étais passionnée par l’Espagne, m’a dit qu’un habitant de la ville de Darna avait pris part à la guerre civile espagnole : ‘C’est un sujet en or pour toi.’ Et il ne croyait pas si bien dire.

En effet, en Espagne, je voyais l’attitude des gens quand je disais ‘soy mora’ (‘je suis maure’). La connotation était négative. Elle renvoyait aux milliers de Marocains, venus pour la plupart du Rif et enrôlés de force dans le camp franquiste. C’était important de montrer que l’histoire avait aussi engendré des combattants pour la liberté.

J’ai commencé à fouiller et j’ai trouvé peu de choses en France et en Espagne. Mais dans deux ouvrages (une thèse espagnole et le livre de Rémi Skoutelsky, L’Espoir guidait leurs pas, Grasset), et surtout dans les archives, j’ai découvert que Maghrébins et Moyen-Orientaux avaient aussi fait partie de la guerre civile espagnole. Ils étaient soit du Mouvement national algérien (MNA), soit du Parti communiste. Les messalistes venaient surtout en aide matériellement aux républicains. Pour les communistes, il s’agissait d’un appel de l’Union soviétique à aller combattre en Espagne.

Il s’engage dans l’armée française

On retrouve des noms algériens, tunisiens, irakiens, palestiniens, jordaniens, syriens… D’après les chiffres que j’ai pu consulter, je pense qu’il y a eu entre 500 et 700 Algériens. Il est difficile de les évaluer, car ils étaient avant tout considérés comme Français sans distinction. De nombreux participants (ouvriers, mineurs, dockers), issus de l’immigration algérienne en France, étaient très en avance dans leur prise de conscience. Tous ont cru aussi que l’aide qu’ils apporteraient au combat espagnol allait aider à la libération de leurs propres pays (ce qui ne fut pourtant pas le cas, car même le Parti communiste à l’époque n’était pas pour la décolonisation). Voilà donc ce que j’ai trouvé sur Rabah Oussidhoum : il naît en 1902 à Darna. A l’âge de s’engager, il rejoint l’armée française et va y passer cinq ans en tant que sous-officier.

Puis dans le Parti communiste

Contrairement à ce qui est écrit ici ou là, blessé à cette période, il ne participera pas au soutien des Rifains. Une fois rentré en Kabylie, il souhaite se marier, mais son père s’y oppose. Il décide alors de rejoindre la France, par l’intermédiaire de son cousin Ali, ouvrier chez Renault à Paris.

Rabah a changé après l’armée. Il a pris conscience des inégalités, du colonialisme. A Paris, il se rend à des meetings à la Mutualité, fief du militantisme de gauche, puis rejoint le Parti communiste (qui n’existe pas encore en Algérie). Bon orateur, il s’engage dans le mouvement et est qualifié de ‘fonctionnaire du parti (section coloniale)’ dans les brigades internationales. Il doit alors rejoindre l’Espagne. Il existe alors deux chemins pour rejoindre le pays depuis la France : traverser la frontière pyrénéenne de manière clandestine ou passer par l’Algérie. Les volontaires rejoignent en bateau la péninsule ibérique. C’est la route que choisit aussi Rabah. Il rentre voir sa mère, déjà souffrante, et dit au revoir aux siens. Il prend un bateau Trasmediterranea, le Jaime-II, qui lie Oran à Alicante. En novembre 1936, il arrive avec ses camarades dans le sud du pays, et tous sont formés par des membres du Parti communiste et des instructeurs soviétiques.

Grâce à sa formation militaire, Rabah est nommé responsable et s’engage au sein du 14e bataillon des brigades internationales. Il part dans la région de Cordoue, où il participe à la bataille de Lopera. Il se rend ensuite à celle de Ségovie, où il prend le commandement du 12e bataillon ‘Ralph Fox’, du nom d’un écrivain anglais qui était mort à Lopera. Interviewé sur sa présence pour les brigades internationales, il répond : ‘Tous les journaux parlaient des Moros qui luttent avec les rebelles de Franco. Je suis venu me battre avec les travailleurs contre la canaille fasciste.’

Un gros potentiel de témoignages

La bataille suivante lui sera fatale. Sur le plateau de Miraflores, au bord de la rivière Guadalope, il se retrouve face aux soldats moros de Franco. Le 27 mai 1938, un tir l’atteint la poitrine. Rabah s’écroule à terre, se vidant de son sang.

Après la découverte de tous ces éléments, je décide d’en faire un roman (Un Maure dans la sierra), car la matière n’est, hélas, pas assez dense pour en faire un ouvrage historique. J’ai décidé d’y ajouter une histoire d’amour avec une femme, Amalia. C’était l’occasion de parler de ces femmes espagnoles qui ont participé à la guerre et qui ont été exécutées par les franquistes, sans que l’on en parle beaucoup.

Les Espagnols ont découvert, il y a peu cette partie de l’histoire. J’ai même été approchée par un archéologue du plateau de Miraflores et son association, qui essaient de retrouver les sépultures, comme les y autorisent dorénavant la loi espagnole. Il tente de retrouver le corps de Rabah, qui a été mis dans les fosses communes.

J’étais surprise que cette histoire ne soit pas connue en Algérie. On la découvre en ce moment. En Kabylie, on m’a parlé d’un anarchiste algérien, qui a combattu en Espagne. Les langues se délient à peine. Pour certains, mon livre a servi de catharsis pour en parler. De plus, il faut savoir que la plupart des engagés maghrébins pendant la guerre d’Espagne sont rentrés en France. Seuls 10 à 15 % d’entre eux sont morts sur le champ de bataille. Ils sont retournés en tant qu’immigrés et n’en ont pas parlé. Il existe potentiellement énormément de témoignages à découvrir sur ce pan d’histoire.” 

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