Elle raconte.L'exil des juifs algériens

crédit photo : Béatrice Jalbert

Le contexte : 

1961-1962

Le 1er novembre 1954, lorsque la guerre d’Algérie éclate, le Front de libération nationale (FLN) encourage les populations de toutes confessions à lutter contre l’armée française. Deux ans plus tard, les juifs d’Algérie sont invités à rejoindre la cause nationaliste. L’appel est accueilli avec réserve par les institutions juives qui, très attachées à la France depuis la colonisation en 1830, essaient de ne pas prendre position. Survient alors une vague d’assassinats et d’attentats à l’encontre de la communauté juive et de ses dirigeants. De nombreuses synagogues, dont celle d’Oran et d’Alger, sont profanées et détruites. Réduisant les sympathies potentielles, déjà bien faibles, des populations juives envers le mouvement national algérien, ces exactions viennent cristalliser les tensions judéo-arabes. Beaucoup de juifs décident alors de s’installer en métropole.

Le témoin : Jacqueline Gozland

Née à Constantine, en 1953, Jacqueline Gozland a réalisé plusieurs longs et courts métrages (fictions et documentaires). Elle a été sélectionnée et primée à de multiples reprises dans des festivals nationaux et internationaux. Parmi ses films les plus connus, Reinette l’Oranaise, le Port des amours (1992), lui a valu d’être nommée “Cinéaste de la diaspora” au deuxième Festival panafricain de 2009. Très attachée à la culture judéo-arabe, elle met un point d’honneur à faire de ses œuvres des symboles d’ouverture culturelle et de rassemblement des peuples.

Avec l’exil, ma vie a été très dure. Je n’avais que 8 ans lorsque, en novembre 1961, j’ai dû quitter l’Algérie pour la France avec ma mère. Je ne me souviens ni de la traversée en caravelle vers la métropole ni même de mon enfance à Constantine. Ma mémoire est brisée, tel un trou noir masquant un grave traumatisme. ‘C’est impossible que tu ne te souviennes de rien. Tu pleurais toujours. Constantine, notre ville, était belle malgré la guerre et les fusillades’, me répétait constamment ma mère quand elle était ­encore de ce monde. Pourquoi ai-je oublié ? Les images de mon passé me manquent.

Le cinéma comme refuge

Arrivées dans l’Hexagone, on a d’abord échoué à Marseille, puis à Paris, où on avait de la famille. Ce que vivent les migrants ­aujourd’hui résonne en moi avec force. J’ai vécu la même chose : ce sentiment d’étrangeté, d’être traitée comme une moins que rien, comme une citoyenne de seconde zone. Je n’étais pas considérée comme française, je ne me sentais pas légitime.

J’allais souvent au cinéma avec ma mère. C’était notre refuge, l’endroit où l’on pouvait fuir cette dure réalité de ne se sentir à notre place nulle part. C’est ainsi que j’ai grandi et me suis construite, dans l’amnésie du passé et ­l’interrogation de qui j’étais.

Se reconnecter à son histoire

Au lycée, j’étais une militante communiste. La souffrance et l’intolérance endurées avaient fait germer en moi un profond sens de la justice. Je voulais sauver le monde, moi qui avais vécu la guerre et continuais de la subir de manière collatérale. J’ai par la suite entrepris des études d’histoire et de cinéma. Cette orientation était tout sauf un hasard. J’avais besoin de fabriquer des images correspondant à une histoire, mon histoire, dont je n’avais pas connaissance.

Contrairement à beaucoup de juifs algériens qui, une fois arrivés en France, s’étaient sentis français à part entière, je ne pouvais me défaire de cette arabité, de cette ‘algérianité’ que je portais en moi. Française sans l’être tout à fait, je ressentais, aux tréfonds de mon âme, ce besoin viscéral de me reconnecter à mon histoire, à ma culture judéo-arabe. En me lançant dans le cinéma, je voulais à la fois construire les images de mon passé en Algérie et rassembler les peuples et les cultures.

Une nouvelle naissance

En 1987, pour les besoins d’un court ­métrage, Amours éternelles, je me suis ­rendue en Algérie. Quatre ans plus tard, j’y suis retournée pour le tournage de Reinette l’Oranaise, le Port des amours. Fouler la terre de mon ­enfance a été une nouvelle naissance, comme si j’avais repris ma vie là où elle avait été coupée, au moment de l’exil. Mon ­deuxième prénom, Messaouda (la bienheureuse), a pris en cet instant tout son sens.

En 2009, lors du deuxième Festival panafricain d’Alger, j’ai été reconnue ‘Cinéaste de la diaspora’ pour mon film sur Reinette. Ce n’était pourtant pas gagné. On me répétait que je n’étais pas algérienne, que je n’avais rien à faire ici. Avec cette distinction, qui reste à ce jour ma plus grande fierté, on m’a reconnu et restitué officiellement une part d’‘algérianité’, cette part manquante de moi-même.

Malgré cette reconnaissance, l’exil vers la France a marqué une coupure douloureuse dans ma vie et dans mon histoire. J’ai éprouvé le besoin de construire les images de ma ­mémoire effacée, de l’histoire dont j’avais été privée. J’ai donc décidé de faire un nouveau film au titre évocateur, Mon histoire n’est pas encore écrite, sur la cinémathèque d’Alger. Une façon pour moi de renouer avec l’histoire et la culture de mon pays. Obtenir les financements pour le film fut un parcours du combattant. J’avais la nationalité française mais je voulais faire un film sur l’Algérie… ce qui n’était pas vraiment bien perçu. J’ai alors compris que la guerre d’Algérie n’était pas terminée, qu’elle était toujours prégnante, en Algérie comme en France. Au-delà d’une quête mémorielle, mon désir de rassembler peuples et cultures m’a poussée à me battre pour que le film voie le jour. En 2014, mes efforts ont fini par être récompensés, et Alger m’a ouvert les bras pour le tournage. Je m’y suis sentie comme chez moi, courant après mes fantômes. Les frontières, les barrières, se sont effacées.

La culture pour transcender la guerre

Dans ce long métrage, j’ai restitué un passé glorieux de l’Algérie. Dans la ferveur de l’après-guerre de libération nationale, tout était à (re)construire. Le seul moyen de faire renaître le pays, de lui éviter de sombrer, c’était la culture. Véritable moteur de créativité et espace de liberté face à l’obscurantisme, la cinémathèque d’Alger est née le 23 janvier 1965. A la fois populaire, jeune et intellectuel, l’endroit a permis au public d’Alger, d’Oran et de Constantine, de rencontrer les plus grands cinéastes de l’époque, comme Sternberg, Ray, Losey, Godard, Herzog, Rossellini ou encore Chabrol et Chahine.

A travers le prisme de ce haut lieu de l’après-indépendance, j’ai montré que la culture pouvait transcender la guerre et les tensions communautaires, qu’elle apportait une ouverture et un éclairage dif­férent sur le monde.

Inspiré en partie de ma vie, Mon histoire n’est pas encore écrite m’a permis de poser le récit de cette part manquante de moi-même, et ainsi d’atténuer, un peu, la souffrance de mon départ de Constantine…”  

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