Entrepreneur des deux rives.Tarik Oualalou, l'architecte de la désobéissance

crédit photos : Charlotte Valade-Luc Boegly,

Ce Franco-Marocain, installé à Paris, revendique avec force la transgression des murs et de la ville, véritable terrain de résistance. Il est à l’origine de nombreuses constructions emblématiques des deux côtés de la Méditerranée. 

Lorsqu’il s’exprime, Tarik Oualalou choisit ses mots avec soin. Ils sont précis, taillés et modelés à l’idée qu’il se fait de l’architecture. Passionné par son métier, ce Franco-Marocain de 40 ans s’intéresse à tout, et avoue d’emblée être arrivé “par accident” à “construire des bâtiments”. “L’architecte est un métier savant, mais moi j’ai une dimension littéraire”, concède-t-il. Et à l’écouter parler, il ne fait pas de doute que l’approche du métier est aussi un héritage familial.

Son père, Fathallah Oualalou, maire de Rabat de 2009 à 2015, ancien ministre de l’Economie et des Finances dans les années 2000, a été un membre influent du parti d’opposition marocain USFP (Union socialiste des forces populaires, crée en 1972). A cette carrière politique répond le parcours de Tarik Oualalou, enclin au “rôle intellectuel de l’architecte, un métier où l’on prend encore position”.

Une “triple vie”

Né à Rabat en 1977, Tarik Oualalou entre aux Beaux-Arts en France à l’âge de 18 ans, avant de partir trois ans plus tard pour les Etats-Unis, “un peu par hasard”. ­Diplômé de la Rhode Island School of Design, où il est aussi enseignant-chercheur, il officie dans deux cabinets d’architectes. En 2001, il fonde avec son épouse d’origine coréenne, Linna Choï, rencontrée outre-­Atlantique, le cabinet Oualalou Choï. “On vivait à New York, mais on était à Paris au moment du 11-Septembre. Il ne faisait pas bon être un Arabe aux Etats-Unis à cette période”, se souvient-il. Un an plus tard, le couple ouvre une agence à Casablanca. Egalement ­lauréat d’un diplôme d’ingénieur et d’un autre en ­histoire de l’art, il considère avoir une “triple vie”. “Cela caractérise ma personnalité et celle de l’agence”, dit-il.

Non au mélange des genres

Ses collaborateurs sont tous bilingues et issus d’horizons divers. “Notre agence principale est à Paris, mais on travaille surtout à l’étranger”, précise le bâtisseur. Ses principales réalisations ? Une école de danse au Sénégal, le Musée national de Rabat, le Théâtre national de ­Casablanca, le musée archéologique de Meknès, ou encore le site du village de la COP22, à Marrakech. “Ma génération l’a oublié, mais jusqu’au milieu des années 1980, le Maroc a toujours été un territoire ­d’expérimentations. C’est une expérience urbaine grandeur nature, et Casablanca en est l’exemple le plus criant”, rappelle-t-il. Quand je construis, je m’intègre à l’existant, et je questionne ce que le territoire peut supporter. La ­Méditerranée est le dernier territoire qui a cette capacité à faire corps avec les choses. C’est une sorte de laboratoire de greffe, de transplantation, de décalage. C’est l’entre-deux rives !”

Quand son père était ministre, Tarik Oualalou a ­toujours refusé de travailler pour l’Etat marocain. Il ne collabora pas non plus avec la municipalité de ­Rabat quand celui-ci était maire. Un refus du mélange des genres, mais aussi une autre manière de se faire son propre nom, loin de la figure paternelle. Avec le projet du Centre culturel du Maroc, à Paris, Tarik Oualalou a dû faire face, en France, aux critiques des ­riverains du Ve arrondissement, inquiets de voir leur quartier se transformer. “Les inquiétudes étaient ­fallacieuses”, ­balaie d’un revers de main l’architecte. “C’était un ­moment post-attentat. La France s’était contractée et avait perdu la boussole. Certains se sont même demandé s’il n’allait pas y avoir une mosquée au sein du Centre”, se souvient-il.

Pour ce projet de huit étages devant sortir de terre en septembre 2018, l’agence a opté pour un mélange hybride entre architectures marocaine et française. Un choix qualifié d’“incongru” par l’historien de l’art en 2016. Aujourd’hui, cet épisode semble loin. En mars, son agence a été choisie pour élaborer le Pavillon du Maroc pour l’édition 2017 du Salon du livre, à Paris. Baptisé “Le Maroc à livre ouvert” (photo ci-dessus), il a été inauguré par le président français François Hollande et la princesse Lalla Meryem. Sur une surface de 450 mètres carrés, la construction interroge le rapport du bâtiment à la calligraphie.

Le concept : des murs constitués de pages de livres d’auteurs marocains que les lecteurs pouvaient décrocher pour reconstituer une forme de palimpseste (manuscrit dont la première écriture a été remplacée au profit d’une autre). Une mise en application réelle de sa conception de l’architecture dans laquelle l’homme ­devient acteur de son espace, agit sur la surface et la profondeur et peut détériorer son environnement ­direct. “Ce pavillon qui était opaque au début est devenu peu à peu transparent, au fur et à mesure que les visiteurs décrochaient les feuilles des murs”, décrit l’architecte, qui rappelle que dans son pays d’origine, près d’un tiers de la population est toujours analphabète.

La voie de la résistance

En mai, l’agence a publié sa première monographie intitulée Territoires de désobéissance (Actar éditions). Dans les quatre volumes, qui déclinent les différentes formes de désobéissance, du texte, mais aussi beaucoup d’images présentant la ville comme un objet presque politique, qui “résiste au tracé et à la projection” et incarne une “transgression permanente”.

“On construit aujourd’hui des bâtiments qui empêchent le lien, et dans lesquels il n’y a plus de contact humain”, regrette Tarik Oualalou, osant jusqu’à affirmer que l’architecte “détériore la planète”. “Dans vingt ans, il ­faudra construire des villes pour 6 milliards d’urbains. Comme si on construisait Paris, quelque part, tous les trois ans pour 3 millions de personnes”. Lui, propose la voie de la résistance et suggère davantage de se poser en rupture avec l’environnement immédiat. “Nous fabriquons le cadre de vie des êtres humains. Aujourd’hui, la responsabilité de l’architecte vis-à-vis d’un tiers a disparu au profit de la relation contractuelle”, constate l’architecte, qui reste néanmoins convaincu que son métier demeure “une forme de résistance et de puissance”. 

MAGAZINE JUILLET-AOUT 2017

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