Envoyé spécial.Agadez : "Refoulés" mais déterminés

crédit photos : Ager Oueslati

Depuis plus d’un an, les autorités algériennes procèdent à l’arrestation quasi systématique de ressortissants d’Afrique subsaharienne. Tous status confondus, ils sont refoulés depuis Tamanrasset vers le Niger, où la société civile tente de leur venir en aide. 

Les yeux sont plissés, les dos sont courbés pour se protéger du sable : le vent semble jaillir de toutes les directions. Les enfants restent imperturbables. Sur le sol sahélien, ils creusent des sillons pour permettre à l’eau des citernes de s’écouler en petites rivières. Ils jouent à la manière des enfants sur une plage. La lumière est divine, la vision dramatique. “Ils arrivent par vague sur le camp d’accueil”, lance, inquiète, l’employée d’une ONG. “Avant-hier, ils étaient 243. Aujourd’hui, ils sont 1 020.” “Les refoulés”, c’est ainsi qu’on les appelle, sont arrivés dans la nuit depuis l’Algérie dans ce camp d’accueil situé au sud de la ville d’Agadez, au nord du Niger. Exténués après trois jours de route à travers le désert, embarqués dans 43 remorques de camions de chantiers, seule une partie d’entre eux ont pu récupérer leurs effets personnels au moment de leur arrestation. Les refoulés d’Algérie sont à 80 % originaires du Niger. Les autres viennent d’autres pays d’Afrique subsaharienne : Cameroun, Mali, Côte d’Ivoire ou encore Burkina Faso.

Tous ont été arrêtés en Algérie et expulsés depuis ­Tamanrasset. Aboubakar était maçon vers Alger : “Lorsque la police m’a arrêté, j’ai essayé d’appeler mon patron pour qu’il explique aux agents que je travaille pour lui. Il n’a jamais répondu.” Un peu plus loin, Cadri, vêtu d’un bas de survêtement gris et d’un tee-shirt de l’équipe de football algérienne, explique : “Ce maillot, je le lave et le remets, je l’adore. Je suis boucher à Tamanrasset, la police m’a arrêté sur mon lieu de travail. Ça fait trois ans que je suis employé pour le même patron et il est très content de moi. Puisque je suis là, je vais aller saluer ma mère au ­village puis repartir à Tamanrasset.” Il pointe son index vers le nord : “Car chez moi, c’est là-bas…”

Comme Cadri, les migrants originaires d’Agadez ou de la région ne perdent pas une minute pour aller voir leur famille. Ils y vont à pied, tous sont tristes de se présenter les mains vides, d’arriver sans cadeau d’Algérie, ni même d’argent durement gagné sur les chantiers. Ils marchent le long de la route vers le centre-ville, le visage blanchi par la poussière et les bras ballants.

Un employé du gouvernorat d’Agadez, lunettes de soleil vissées sur le nez et un chèche qui couvre son visage pour se protéger du vent de sable, regarde s’éloigner une dizaine d’hommes : “Ils s’en vont déjà vers l’Algérie, ils n’ont même pas pris le temps de s’enregistrer auprès de l’Organisation internationale de la migration (OIM, ndlr) et de récupérer un kit de première nécessité” (1). L’OIM vient justement d’installer une longue table pour répertorier chaque personne refoulée.

Tous repartiront en Algérie

Ici, à Agadez, politiques et représentants de la société civile savent que ceux qui en sont expulsés aujourd’hui seront de retour en Algérie dans les semaines à venir. Impossible d’empêcher cette migration circulaire, ancienne, qui s’est amplifiée ces dernières années avec le départ de femmes et enfants originaires de la région la plus pauvre du Niger, Zinder, une zone frontalière avec le Nigéria.

Un exil qui inquiète les autorités locales et nationales. Des femmes avec cinq à six enfants issus de familles différentes, choisis dans le village partent mendier dans les rues algériennes pour subvenir aux besoins de leur famille au pays. Un fléau que le gouvernement nigérien veut endiguer en criminalisant la traite des enfants. Selon Sadou Soloké, le gouverneur d’Agadez : “Le problème, c’est que nous sommes dans un espace de libre circulation, avec une frontière immense. Il faut changer les mentalités des Nigériens” Pour lui : “Il y a certes des bras valides qui partent travailler en Algérie comme saisonniers. Ceux-là ne posent pas problème. Il faudrait que nous ­trouvions une solution avec l’Etat algérien pour les régulariser. Mais nous n’acceptons pas ceux de nos compatriotes nigériens qui ont des comportements indignes qui consistent à faire mendier des enfants dans les rues d’Algérie... Société civile, humanitaires ou puissance publique, nous devons ­secours et assistance à ces gens qui arrivent par milliers et il faut les aider à rentrer dans leurs familles, au Niger.”

Le défi pour le Niger est de trouver un terrain d’entente pour la régularisation de ses ressortissants en Algérie et convaincre l’Algérie d’ouvrir un consulat à Agadez. Un projet considéré comme un début de solution par le gouverneur Sadou Soloké et qui “permettrait aux travailleurs nigériens de pouvoir faire des demandes officielles de visas”.

Les aides internationales omniprésentes

Retour au camp. Un homme hurle : “Elle a mal au ventre, elle est enceinte, elle n’arrive pas à se lever !” Une employée de la Croix-Rouge se précipite : “Vous êtes à combien de mois de grossesse ?” La femme fait un effort surhumain pour répondre, ses lèvres remuent à peine, elle murmure : “Je ne sais pas…” “D’accord, l’ambulance arrive madame”, la rassure l’humanitaire de la Croix-Rouge. Son fils d’à peine un an est collé à elle, il refuse de la lâcher. Elle lève les yeux, gênée par les regards braqués sur elle, puis se relève, fait trois pas et retombe genoux et mains au sol. Son corps convulse, sans bruit, sans cri, l’ambulance est là. Elle est emmenée et accouchera quinze minutes plus tard à l’hôpital d’Agadez. “C’est un garçon !”, annonce l’employée de la Croix-Rouge. Tous sont soulagés et des sourires illuminent les visages au milieu de cette misère. La vie du camp reprend son cours. On se remet à sa lessive pour arriver propre dans sa famille. L’OIM vient de finir les inscriptions des hommes, c’est maintenant au tour des femmes et des enfants. Le sable se remet à voler au gré du vent. Ce jour-là, sont enregistrés 300 femmes et 400 enfants.

Ces expulsions d’Algérie font monter les tensions, notamment dans le pays voisin, le Mali. Le 12 mars, l’ambassade d’Algérie à Daoudabougou y a été attaquée par des manifestants...

(1) Un seau contenant une natte, un savon et un gant de toilette.

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