Envoyé Spécial.Soudan : L'espoir démocratique survit à la répression

crédit photos : Ashraf Shazly/AFP - STR/AFP

La révolution soudanaise voulait construire un nouveau pays, dirigé par des civils et conduit par l’esprit des lois. Malgré la destruction sanglante du sit-in de Khartoum par les milices, le 3 juin, l’adhésion de la population au projet démocratique demeure vivace. 

Awab Zouheir avait coutume de voler quelques heures de sommeil recroquevillé sur un mauvais canapé. Le jeune graphiste de 22 ans était depuis le 6 avril une des chevilles ouvrières de l’organisation du sit-in de Khartoum, situé devant le QG de l’armée. Il passait ses jours et ses nuits dans les bâtiments d’un des collèges de l’université mis à disposition des révolutionnaires. Là se réunissaient les comités qui s’occupaient de tout : la propreté, la sécurité, les scènes, la nourriture et l’eau.

Il participait aussi à toutes les discussions sur l’avenir, les stratégies pour obtenir un pouvoir civil, les ­détails de la transition de trois ans arrachée au régime militaro-islamiste, à la tête du pays depuis trente ans, toujours en place malgré la destitution du dictateur Omar Al-Bachir le 11 avril. Il était méfiant : “Le Conseil militaire de transition tergiverse pour remettre le pouvoir aux civils. Nous ne lèverons le sit-in que lorsque nous ­aurons notre gouvernement”, assurait-il le 30 mai.

Plus de 30 victimes

Awab Zouheir est mort le lundi 3 juin. Il a été tué par les janjawid, cette milice supplétive du régime responsable de crimes de masse au Darfour depuis les années 2000. Ce sont eux qui, sur ordre de la junte, ont attaqué le campement de Khartoum ce jour-là à l’aube. Le corps d’Awab a été jeté dans le Nil et repêché plusieurs jours plus tard.

Ce jour-là, plus de 30 personnes ont perdu la vie. Le vaste espace d’expression publique, entre agora citoyenne et happening permanent, a été dévasté. Les miliciens ont brûlé certaines tentes et détruit les autres. Ils ont tué, battu, violé, pillé, partout dans Khartoum, ce lundi 3 juin et les jours suivants. Le coup d’Etat a été mené par trois unités différentes du régime d’Omar ­Al-Bachir : les services secrets, que l’on appelle communément le NISS, les islamistes du Parti du Congrès national (NCP) et la Force de soutien rapide (RSF), les anciens janjawid.

Le chef de cette dernière, le général Mohamed Hamdan Dagolo – dit Hemetti –, vice-président du Conseil militaire de transition qui a remplacé Omar ­Al-Bachir le 11 avril, s’est d’abord posé en protecteur du peuple avant de lancer ses hommes à l’assaut. Certainement encouragé par ses soutiens internationaux, en premier lieu l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ni les uns ni les autres ne voulaient voir émerger un nouveau Soudan. Celui, précisément, qui se dessinait dans les sit-in du pays, dans les principales villes et singulièrement à Khartoum.

Les femmes à la tête de la révolution

Ce pays miniature, tel que rêvé par les révolutionnaires, représentant une majorité de la population, est foisonnant, riche, avide de culture et de connaissances. Le peintre Afifi, la cinquantaine longue et mince, l’observait sourire aux lèvres et yeux brillants. Venu en voisin de son quartier de Buri et en opposant historique avide de voir ses aspirations se réaliser, il disait son admiration des jeunes, fer de lance de la révolution.

“Ce régime prédateur n’a fait, en trente ans, que tuer dans des guerres sans fin et appauvrir le pays. Les jeunes n’ont aucun avenir ici, et ils le savent. Ils n’ont d’autre choix que de quitter le pays ou d’abattre ce régime et de construire autre chose. Ils ont choisi la seconde option”, décrit Afifi. Chaque nuit, en ce printemps où les températures diurnes empêchent toute activité avant le coucher du soleil, cet artiste apprend à une trentaine de garçons et filles les rudiments de la peinture.

Une fresque murale longue de plusieurs centaines de mètres exprime les rêves, les visions, les références de cette jeunesse. Et même si elle est détruite, ce qui anime ces jeunes gens n’est pas mort. Ils ont peint leur exigence d’avoir des droits, avec Bob Marley et son tube Get Up, Stand Up (Lève-toi, bats-toi). Ils y ont proclamé leur amour d’un pays libre et pour les femmes, à la tête de la révolution. Ces dernières sont maintenant appelées “kandakat”, du nom des reines nubiennes de l’antiquité.

Eternelles “mineures” selon la législation du régime militaro-islamiste, elles ont pris la tête des manifestations dès décembre 2018. Sur le sit-in, elles sont partout. Souvent éduquées – elles constituent les trois quarts des diplômées de l’enseignement supérieur –, elles participent pleinement à l’élaboration d’un Soudan démocratique respectueux de l’Etat de droit. Elles ne se contentent pas de gérer le quotidien, elles ont organisé un système complexe de cuisines collectives, de ramassage des ordures et participent à la sécurité.

Surtout, elles parlent de l’avenir et enflamment les audiences. “Nous aurons un Etat qui fournira à ses ­citoyens des écoles et des services de base, l’électricité, l’eau, la santé”, martelait Shahinaz Jamal dans la nuit du sit-in. Cette laborantine d’une quarantaine d’années, voile léger sur les cheveux, sait user de son charisme. “Ils ne pourront pas nous abattre, quoi qu’ils fassent”, ­répétait-elle à son public. Qui reprenait “Thawra !” (“Révolution !”) et “Madaniya !” (“Le pouvoir aux civils !”). “Nous aurons un Etat d’où seront bannies les ­discrimi-­ nations entre musulmans et chrétiens, entre ­tribus, entre provinces. Nous aurons un Etat en paix. Nous construirons notre pays”, poursuivait-elle.

La priorité ? L’éducation

Des centaines de milliers de personnes différentes se rencontraient sur le campement des protestataires, de l’enfant des rues à l’homme d’affaires, du serveur de restaurant à la doctoresse. A la question “quelle est la priorité ?”, la réponse était toujours : “l’éducation.” Tous les maux du pays, violences ethniques et guerres comprises, viennent de là. Le régime d’Omar Al-­Bachir a encouragé la méconnaissance de l’autre, ­l’illettrisme, la casse des services éducatifs, pour mieux jouer de sa propagande et tenir le pays : voilà le constat dressé par tous.

Sur le sit-in de Khartoum, les révolutionnaires avaient mis en place les premières mesures jugées ­indispensables : des écoles pour les enfants des rues, des cours dispensés par des universitaires, des espaces où les jeunes pouvaient venir discuter stages, formations, avenir. Les “janjawid” ont tout balayé. Ils ont tué Awab. Mais ils n’ont pas tué sa révolution. 

(Gwenaëlle Lenoir a été arrêtée à Atbara, une ville à 350 kilomètres au nord de Khartoum d’où est partie la révolution, par les services secrets soudanais (NISS). Elle a été retenue douze heures dans trois endroits différents, à Atbara et à Khartoum puis libérée grâce à l’action de l’ambassade de France, et expulsée)

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