Proche-Orient en guerre. « Dans le détroit d’Ormuz, Washington subit sa propre crise de Suez », Younes Abouyoub

Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et diplomate.
Proche-Orient en guerre – Cinquième volet de notre série de décryptages sur la guerre et ses répercussions, cet entretien avec Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et diplomate, revient sur le sens profond de l’intervention en cours et établit un parallèle avec la crise de Suez.
Peut-on vraiment justifier cette guerre déclenchée le 28 février alors que des négociations étaient en cours ?
De toute évidence, cette guerre aurait pu être évitée. Non seulement c’est la deuxième fois que Washington lance une attaque militaire contre l’Iran en pleine négociations, mais c’est aussi en dépit du fait que le ministre omanais des Affaires étrangères a confirmé publiquement que les discussions avançaient bien, et que les Iraniens avaient fait des concessions inédites concernant le dossier de l’uranium enrichi.
En fait, c’est la « guerre de trop », une tentative désespérée d’un empire en perte de vitesse cherchant à se maintenir plus longtemps.
Dans le fracas des bombes et le silence assourdissant des calculs géopolitiques, l’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle tisse des trames si semblables qu’on la croit parfois victime d’une malédiction. Mark Twain, en son temps, voyait le présent comme un édifice construit avec les « fragments brisés de légendes antiques ».
En ces heures troublées où les frappes américaines ébranlent l’Iran, une de ces légendes antiques, celle de la crise de Suez de 1956, se dresse comme un miroir. L’analogie avec 1956 est frappante. À l’époque, le monde assistait, médusé, à la collision entre une fierté nationale renaissante et un impérialisme moribond.
Lorsque Nasser nationalisa le canal de Suez, le Royaume-Uni et la France, sentant leur emprise sur le monde arabe leur échapper face à un ordre mondial en mutation, répondirent par la force. Leur armada, aussi impressionnante que celle qui croise aujourd’hui dans le golfe Persique, anéantit l’aviation égyptienne. Militairement, la victoire était acquise.
Pourtant, en quelques jours, ce triomphe apparent se mua en désastre stratégique. Nasser, en sabordant des navires à l’entrée du canal, avait rompu le lien vital entre l’Europe et ses sources pétrolières. Le résultat fut une cascade de catastrophes pour l’ancienne puissance impériale : isolement diplomatique à l’ONU, effondrement de la livre sterling, et surtout la révélation crue que l’empire britannique n’était plus que l’ombre de lui-même. Suez fut l’humiliation qui scella la fin de la Grande-Bretagne comme puissance mondiale et entérina les prémices de la Pax Americana.
L’intervention militaire des États-Unis dans le détroit d’Ormuz, sous couvert de restaurer un ordre ou d’abattre un régime, ne serait-elle pas en train de devenir le moment Suez de l’Amérique, cet instant fatidique où une puissance hégémonique, par un sursaut désespéré, précipite son propre déclin ?
Les États-Unis sont-ils en train de perdre cette guerre ?
Sur le plan stratégique, les faits pointent vers cette direction. Nous assistons à une sorte de micro-militarisme : la tentation d’un empire en chute libre de lancer une intervention militaire désespérée pour tenter de conjurer le spectre de son effacement.
L’administration Trump, avec sa politique « America First », a déjà amorcé un reflux stratégique. L’intervention en Iran, présentée comme un acte de force, pourrait bien être l’aveu de cette faiblesse. Comme à Suez, la puissance militaire écrasante des États-Unis et d’Israël – ces milliers de sorties aériennes – se heurte à une réalité géopolitique implacable.
L’Iran, tel un nouveau Nasser moderne, réplique non pas par une bataille rangée, mais en frappant au cœur du système énergétique et financier mondial, par le biais du détroit d’Ormuz. Très lucide, Téhéran a montré que, s’il ne peut gagner sur le champ de bataille conventionnel, il peut, comme l’Égypte en 1956, étrangler l’économie de ses adversaires en transformant un goulet stratégique en piège mortel.
L’envolée du prix du baril et la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales ne sont pas des dommages collatéraux, mais l’essence même de cette stratégie de rétorsion.
Cette intervention peut-elle précipiter le déclin de la puissance américaine ?
Le parallèle le plus éloquent réside dans la manière dont Suez a accéléré la perte d’influence britannique et dont l’intervention en Iran pourrait très bien précipiter la fin de l’hégémonie américaine sur l’Eurasie. En 1956, l’humiliation de Suez a agi comme un révélateur : le monde comprit que le Royaume-Uni n’était plus ce qu’il était autrefois.
Aujourd’hui, les États-Unis, en concentrant leur puissance militaire sur un théâtre secondaire, semblent incapables d’empêcher leur propre recul sur le grand échiquier eurasiatique. La désertion des alliés – en l’occurrence l’Europe, la Turquie, l’Inde, voire le Japon, autrefois alignés sur Washington – est un événement clé.
Le grand projet de l’« America First » était de se désengager du monde ; l’intervention en Iran pourrait bien en être la contradiction tragique, prouvant qu’on ne peut à la fois se retirer et contrôler.
Comme le fit l’ancien Premier ministre Anthony Eden avec l’empire britannique, Trump pourrait passer à la postérité comme le président qui, par cécité géostratégique, a exposé les limites de la puissance américaine, transformant un acte de guerre en catalyseur d’un nouvel ordre mondial multipolaire, en faveur d’autres puissances, notamment la Chine et la Russie.
La tentative israélo-américaine d’activer les minorités internes contre l’Iran peut-elle aboutir ?
La tentative désespérée de mobiliser les minorités ethniques, notamment les Kurdes, comme supplétifs d’une armée américaine qui hésite à s’engager sur le terrain, évoque les dernières ficelles d’une puissance qui a perdu la confiance de ses alliés traditionnels. L’histoire des trahisons américaines envers les Kurdes, de Kissinger à Trump (notamment en Syrie dernièrement), a laissé des cicatrices trop profondes.
Ces appels à une insurrection interne, aujourd’hui accueillis par un silence éloquent, montrent que le capital de crédibilité américaine et de loyauté nécessaire pour mener à bien un changement de régime par procuration est épuisé.
Faute de pouvoir compter sur ses alliés historiques et faute de vouloir engager ses propres troupes face à une résistance potentielle de plus d’un million de Basijis (branche des Gardiens de la révolution islamique, ndlr), Washington se trouve dans une impasse stratégique, exactement comme Londres et Paris qui, après leur victoire militaire, ne purent occuper le canal faute de légitimité et de moyens politiques.
Quel sens plus profond donner à cette intervention ?
En ce début d’année 2026, les « fragments brisés » de la légende de Suez résonnent avec une acuité troublante dans le détroit d’Ormuz. L’intervention américaine, aussi brutale soit-elle, ne parvient plus à masquer une réalité implacable : l’empire américain, à l’instar de l’empire britannique il y a soixante-dix ans, pourrait bien être en train de subir sa propre crise de Suez.
En cherchant à briser la résistance iranienne par une démonstration de force, Washington ne fait que graver plus profondément les limites de son pouvoir. En croyant frapper un grand coup pour restaurer son autorité, les États-Unis risquent de n’avoir fait que hâter leur propre relégation, laissant derrière eux non pas un ordre nouveau, mais le chaos et le souvenir d’une hégémonie disparue dans les sables de l’Asie de l’Ouest.
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