Décryptage – Le Proche-Orient en guerre : « Au Liban, la question de la survie de la cohésion nationale est aujourd’hui posée », analyse Younes Abouyoub

Younes Abouyoub, diplomate et docteur en sociologie politique, analyse depuis Beyrouth les effets de la guerre sur la cohésion nationale du Liban.
Premier volet d’une série de décryptages consacrée à la guerre et à ses répercussions régionales.
Nous commençons par le Liban, où se trouvait Younes Abouyoub, diplomate, docteur en sociologie politique, au moment du déclenchement du conflit et d’où il observe au quotidien les effets politiques, sociaux et sécuritaires des frappes.
Depuis Beyrouth, il analyse la perception de la guerre par les Libanais, les fragilités internes du pays et les enjeux qui pèsent sur la cohésion nationale.
LCDA : Comment cette guerre est-elle perçue par les Libanais aujourd’hui ? Y a-t-il le sentiment d’être pris dans un conflit qui les dépasse ?
Younes Abouyoub : Ce que je constate au quotidien à Beyrouth, c’est que cette guerre est très majoritairement perçue par les Libanais comme une épreuve subie, un conflit dans lequel ils sont pris en otage. Le sentiment d’être dépassé par des événements qui les transcendent est quasi unanime, bien que les interprétations divergent selon les sensibilités politiques.
D’un côté, une large part de la population, y compris au sein de la classe politique, considère que le Hezbollah a entraîné le pays dans une guerre qui n’est pas la sienne. Le président libanais, Joseph Aoun, a lui-même déploré « l’insistance à utiliser une fois de plus le Liban comme plateforme pour des guerres qui ne le concernent pas ». Cette vision est partagée par le Premier ministre Nawaf Salam, qui a qualifié les tirs du Hezbollah en soutien à l’Iran d’« acte irresponsable ».
De l’autre côté, les nombreux partisans du Hezbollah, dont une partie de la communauté chiite qui supporte le poids principal des destructions et des déplacements, perçoivent cette guerre comme une agression étrangère contre la résistance, et par ricochet contre tout le Liban. Ils voient dans les frappes massives sur la banlieue sud de Beyrouth, la Békaa et le Sud un châtiment collectif visant spécifiquement leur communauté, avec la volonté israélienne de faire pression sur l’État libanais et de provoquer des tensions internes, voire une guerre civile.
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La fragmentation politique interne exacerbe-t-elle la vulnérabilité du pays face à cette guerre ?
La fragmentation politique interne exacerbe de manière dramatique la vulnérabilité du pays, le paralysant face à l’agression et hypothéquant sa capacité à protéger ses citoyens. Cette vulnérabilité découle d’un problème structurel : l’absence de l’État.
Cette situation crée une fracture profonde au sein même des institutions et de la société. L’armée libanaise, institution nationale par excellence et l’une des rares qui demeurent fonctionnelles, tente de maintenir une cohésion fragile, en se tenant à l’écart et en insistant sur son rôle national. Mais elle est prise entre deux feux.
L’absence d’une approche commune — non seulement sur les causes de la guerre mais aussi sur les voies possibles de sortie — fragilise le front intérieur au moment même où la pression militaire s’intensifie. La stratégie israélienne semble d’ailleurs viser explicitement à exacerber ces tensions pour pousser le gouvernement libanais à agir de force contre le Hezbollah, un scénario que de nombreux Libanais redoutent de voir déboucher sur une nouvelle guerre civile.
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Face à ces frappes répétées, la cohésion nationale peut-elle survivre et quel avenir se dessine pour le Liban ?
Face à ces frappes répétées, la question de la survie de la cohésion nationale est plus que jamais posée. Pour l’instant, le pays tient, mais sous une pression extrême.
Les forces de fragmentation sont redoutables et la bataille du récit sur l’après-guerre a déjà commencé. Pour certains, cette guerre est l’occasion de détacher définitivement le Liban du dispositif régional iranien en imposant le désarmement du Hezbollah. Pour d’autres, la résistance reste la seule garantie face à Israël, et toute concession serait perçue comme une trahison.
Ces lectures antagonistes empêchent une réponse nationale unifiée et pourraient, si la guerre dure, exacerber les clivages confessionnels jusqu’au point de rupture. La cohésion nationale ne survivra que si l’État parvient à démontrer sa pertinence et sa légitimité en protégeant tous ses citoyens sans distinction.
À l’inverse, si les destructions et les déplacements forcés continuent sans perspective politique, si les clivages internes se durcissent et si le pays sombre davantage dans le chaos économique, la fragmentation pourrait l’emporter, réalisant ainsi les sombres pronostics de la déliquescence de l’État libanais. L’issue dépendra autant de la sagesse des responsables politiques libanais, de la résilience de la société civile et des institutions que de l’évolution de la guerre, qui ne fait que commencer.
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