Décryptage – Proche-Orient en guerre : « L’Iran se bat pour sa survie, tel un animal blessé », Younes Abouyoub

 Décryptage – Proche-Orient en guerre : « L’Iran se bat pour sa survie, tel un animal blessé », Younes Abouyoub

Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et diplomate.

Troisième volet d’une série de décryptages sur la guerre et ses répercussions. Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et diplomate, analyse les bouleversements de l’ordre international provoqués par l’escalade entre l’Iran, Israël et les États-Unis, ainsi que leurs conséquences pour les États les plus vulnérables.

 

1. Comment la guerre redéfinit l’équilibre des forces au Moyen-Orient et l’ordre mondial ?

C’est un moment charnière pour la région. La guerre en cours, initiée par les frappes américaines et israéliennes, représente une tentative claire de remodeler fondamentalement l’ordre régional et, par extension, l’ordre mondial. La position de l’Iran en tant que puissance régionale est menacée comme jamais auparavant. Sa capacité à maintenir sa souveraineté dépendra du succès de sa stratégie asymétrique d’endurance.

Sur le papier, le rapport de force n’est pas favorable à l’Iran. Le budget de la défense américain est près de 100 fois supérieur à celui de l’Iran. Les États-Unis disposent d’un avantage massif en termes de plates-formes conventionnelles, comme les porte-avions et les avions de pointe, ainsi que d’un réseau de bases militaires dans toute la région. Les frappes initiales auraient détruit, d’après les Américains, une grande partie du système de défense aérienne iranien et une part significative de son arsenal de missiles. Des dirigeants clés, dont le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et Ali Larijani, ont été tués.

Cette guerre est encore à ses débuts et son issue est loin d’être décidée. L’Iran n’est pas un adversaire à sous-estimer. Il suffit de se rappeler la guerre Iran-Irak des années 1980, lorsque la toute jeune République islamique ne disposait pas des moyens militaires actuels et en est pourtant sortie renforcée. Par ailleurs, le contexte mondial n’est plus celui de la guerre du Golfe de 1991 ni celui de l’invasion de l’Irak en 2003 : les États-Unis ne sont plus en mesure de rassembler une large coalition internationale, comme en témoigne la réaction de leurs alliés traditionnels à l’appel lancé par Washington. L’histoire se répète deux fois : la première en tant que tragédie, la seconde en tant que farce. Quoi qu’il en soit, cette guerre transformera profondément la région, pour le meilleur ou pour le pire, et, par ricochet, l’ordre mondial.

> A lire aussi : Décryptage – Proche-Orient en guerre : « L’État de droit cède face à la loi de la jungle », Younes Abouyoub

2. Comment l’Iran compense son infériorité militaire face aux États-Unis et à leurs alliés ?

Sachant qu’il ne peut pas gagner une guerre conventionnelle, l’Iran parie sur une approche différente : une stratégie de guerre d’usure fondée sur plusieurs éléments clés. D’abord, la guerre de missiles et de drones. Malgré les pertes, on estime que l’Iran dispose encore de plus de la moitié de ses stocks de missiles d’avant-guerre, ce qui lui permet de continuer à lancer des frappes. Ensuite, la guerre économique : en ciblant les infrastructures énergétiques et en menaçant le transport maritime dans le détroit d’Ormuz, l’Iran cherche à faire flamber les prix mondiaux du pétrole. L’objectif est de rendre le coût économique du conflit insoutenable pour les États-Unis et leurs alliés, afin de les contraindre à négocier.

Enfin, la cohésion interne joue un rôle déterminant. Jusqu’à présent, aucun signe de troubles internes majeurs ou de défections n’est observable, contrairement à ce que prévoyaient les États-Unis, Israël et de nombreux observateurs occidentaux. Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique a consolidé son contrôle, orchestrant l’accession rapide d’un nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, qui n’était ni le successeur désigné ni le candidat favori. L’ironie de l’histoire est que Mojtaba Khamenei doit en partie son accession aux déclarations tonitruantes de Donald Trump. À mon sens, l’agression israélo-américaine a, au contraire, généré un fort degré de solidarité nationale.

Une inconnue majeure demeure : combien de temps l’Iran peut-il soutenir cet effort ? Alors que les États-Unis font face à des coûts financiers croissants (estimés à 3,7 milliards de dollars dans les cent premières heures), le système iranien présente une dynamique d’« animal blessé » : affaibli, mais déterminé et potentiellement plus dangereux, car il lutte pour sa survie. L’Iran est ainsi passé d’une logique de projection de puissance régionale à une stratégie d’endurance visant à épuiser ses adversaires.

>> A lire aussi : Décryptage – Proche-Orient en guerre : « La cohésion nationale du Liban est menacée », Younes Abouyoub

3. Quel rôle jouent la Russie et la Chine dans le conflit ?

Officiellement, ni la Russie ni la Chine ne fournissent de soutien militaire direct susceptible de modifier l’équilibre sur le champ de bataille. Leurs actions se concentrent sur le positionnement diplomatique et la gestion des conséquences économiques du conflit.

La Russie a condamné la guerre et proposé sa médiation, le président Vladimir Poutine avançant plusieurs pistes de résolution diplomatique. Même si le partenariat stratégique avec l’Iran ne s’apparente pas à un traité de défense mutuelle, il est peu probable que Moscou accepte l’effondrement de l’État iranien, qui constituerait une menace stratégique directe pour elle.

La Chine, de son côté, se montre très active diplomatiquement. Le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a multiplié les échanges avec ses homologues de Russie, d’Iran, des États du Golfe, mais aussi avec la France et Israël. Pékin a également annoncé l’envoi d’un émissaire spécial dans la région. Son objectif prioritaire est la sécurité énergétique et la protection de ses investissements, mais aussi, plus largement, sa place dans un ordre mondial en recomposition. Ses efforts de médiation — à l’image du rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite — visent à stabiliser la région, garantir les flux pétroliers et protéger son flanc ouest.

Il ne faut pas oublier que, au-delà de ce conflit en Asie de l’Ouest, c’est bien la Chine qui demeure dans la ligne de mire stratégique des États-Unis. Pourtant, malgré son poids économique considérable — notamment en tant que principal acheteur de pétrole iranien —, Pékin n’a pas encore activé de levier susceptible d’influer directement sur le cours militaire du conflit. Son rôle reste, pour l’instant, celui d’une puissance cherchant la désescalade, davantage que celui d’un allié militaire engagé.

>> A lire aussi : 

Iran / Israël – États-Unis : la guerre en dix questions

Point de vue. Le Liban, l’éternelle victime des guerres du Moyen-Orient

 

Analyses de Younes Abouyoub :

Analyse | Groenland : pourquoi l’île est devenue un enjeu géopolitique majeur entre États-Unis, Chine et Russie

TRIBUNE. Washington et le monde arabe : la fin des illusions

TRIBUNE. Un séisme nommé Mamdani

analyse géopolitique, Diplomatie, Droit international, Etats-Unis, guerre, Iran, Israël, Liban, Proche-Orient, Younes Abouyoub

Iran, États-Unis, Israël, guerre Moyen-Orient, géopolitique, ordre mondial, Russie, Chine, stratégie militaire, Younes Abouyoub