Point de vue. L’inépuisable symbolique de la révolution du 14 janvier

 Point de vue. L’inépuisable symbolique de la révolution du 14 janvier

À Tunis, le 10 janvier 2026, des manifestants contre le président et son gouvernement réclament la libération de membres de l’opposition et brandissent des photos emblématiques du 14 janvier 2011, photomontées avec le visage de Saïed. (Photo de FETHI BELAID / AFP)

La révolution tunisienne était un fait matériel historique, elle est désormais une symbolique vivace et un référent incontournable dans l’esprit des acteurs, des associatifs, des jeunes et des élites.

 

La révolution tunisienne n’est pas seulement un événement historique clos, daté et relégué aux archives des transitions non réussies. Elle est une expérience vécue, intériorisée, une symbolique, qui continue de déterminer la conscience politique et les pratiques sociales des Tunisiens, surtout dans le contexte actuel de retour de l’autoritarisme. Ce nouvel autoritarisme a restauré des dispositifs de domination, neutralisé les institutions, réprimé les libertés et tenté de réécrire le récit national, mais il a du mal à empêcher, et durablement, l’intériorisation de la révolution dans la conscience collective des Tunisiens. Il est vrai que le dépôt révolutionnaire reste actif. Il est intermittent et souterrain, mais profondément enraciné.

La révolution a aboli la peur, comme l’explique l’attitude des Tunisiens durant la transition. Fait constituant en lui-même un bouleversement symbolique irréversible. Même si la peur s’est rétablie sous d’autres formes, elle n’est plus la même. On est tenté de dire que la peur ne fait plus peur. Avant 2011, l’autorité était perçue comme une fatalité, l’ordre politique comme un horizon indépassable, et l’État comme une machine pesante. Le soulèvement populaire a rompu cette représentation fatale. Il a démontré, par l’expérience concrète, que le pouvoir pouvait être renversé par l’action collective, que le président n’était pas éternel, et que l’obéissance n’était pas une seconde nature chez un peuple arabo‑musulman pourtant d’habitude assez apathique. Une telle vérité politique, une fois intériorisée, a du mal à être brisée, fut-ce par la contrainte. Elle se maintient comme un fait établi, même lorsque les conditions matérielles et institutionnelles de la révolution se sont refermées après le néo‑autoritarisme du 25 juillet.

Le retour de l’autoritarisme, sous des formes tantôt périmées, tantôt renouvelées, tente justement de neutraliser à la base cette mémoire révolutionnaire. Le discours officiel de Saïed tend à dévaloriser la révolution en la réduisant au chaos, au complot et à l’erreur historique, ou à la considérer comme une parenthèse désastreuse, responsable de tous les maux économiques et sociaux, pour qu’il puisse lui-même s’autoproclamer « révolutionnaire » d’un autre type. Mais ce discours se heurte à une contre‑mémoire diffuse, ancrée dans les récits familiaux, les souvenirs de rue et de convivialité dans les quartiers, les images partagées, les chants, les slogans et les martyrs. La révolution, pour une large partie des Tunisiens, n’est en aucun cas une abstraction idéologique. Elle est un grand moment d’histoire, un moment de dignité retrouvée, où la parole s’est libérée, où l’horizon du possible s’est élargi. Cette expérience mémorisée résiste aux entreprises de falsification de quelque pouvoir que ce soit.

Dans la pratique quotidienne, même lorsque la contestation est réprimée et l’espace public surveillé, le pouvoir n’est plus sacralisé de la même manière. La critique circule, parfois au grand jour, parfois dans la confidence, parfois sur les réseaux sociaux, parfois sous la forme d’ironie, de dérision ou de désobéissance passive. Le langage lui-même a changé. Des mots et slogans comme « dignité », « liberté », « justice sociale », « Echâab yurid », « souveraineté populaire », « Ben Ali dégage » ou « Game over », « la rue appartient au peuple », « Non à la dictature, oui à la liberté », loin d’être romanesques, ont été définitivement scellés au vocabulaire politique de la société tunisienne post‑révolution. Ils continuent d’être mobilisés, y compris contre ceux qui prétendent gouverner au nom du peuple contre la parole du peuple.

Dans les mobilisations sociales, aussi fragmentées soient-elles, la révolution continue, comme autrefois, de servir de référence. Les protestations contre la marginalisation, le chômage, la dégradation des services publics ou l’injustice territoriale s’inscrivent dans la continuité de la symbolique du 14 janvier 2011. Les acteurs de ces mobilisations, de plus en plus nombreux (opposants, militants, associatifs, syndicalistes, citoyens lambdas), n’ignorent pas que leurs luttes se justifient désormais par un nouveau chapitre de l’histoire inauguré par la révolution, même si celle‑ci, et ils n’en disconviennent pas, n’a pas tenu toutes ses promesses. La révolution agit dans leur esprit comme si elle était un horizon idéalisé, peut-être un peu trop. C’est elle qui détermine en tout cas l’acceptable et l’inacceptable dans l’exercice du pouvoir.

La dictature actuelle se distingue des dictatures antérieures, précisément parce qu’elle survient juste après la révolution. Elle vit malgré tout dans son ombre. Elle ne peut se contenter d’un exercice brutal pur. Elle doit se justifier, se légitimer, invoquer la volonté populaire, le salut national ou la lutte contre la corruption ou crier au complotisme pour pouvoir se défendre. Elle cherche en quelque sorte son épistocratie sans épistémé. Ce besoin de justification est en soi un héritage révolutionnaire. Il l’oblige à être sur la défensive. Même lorsqu’il est vidé de sa substance démocratique, le langage du peuple de la révolution demeure incontournable. L’autoritarisme est contraint d’imiter, de détourner ou de caricaturer les symboles de la souveraineté populaire pour parvenir à la contourner.

On oublie souvent le rôle central des générations qui ont grandi politiquement avec la révolution. Pourtant, pour une partie importante de la jeunesse tunisienne, l’expérience révolutionnaire constitue le point de départ de la conscience politique. Même désillusionnée par les abus et le déni des politiques ou tentée par l’exil et la marginalité, cette génération n’a pas connu le phénomène de la dictature stabilisée du passé, relevant d’un ordre politico‑bureaucratique bien structuré. Elle rejoint plutôt la dictature dans sa régression, sa confiscation. C’est dire que la dictature d’aujourd’hui apparaît, paradoxalement, comme un accident historique, non comme une norme politique.

La révolution tunisienne était fortement anti‑dictatoriale, c’est pourquoi la néo‑dictature la méprise. Elle était avant tout une révolte contre la « hogra », le mépris des citoyens ordinaires ou le tri citoyen (aujourd’hui, on retrouve plutôt la « hogra » des riches). Cette sensibilité à l’humiliation demeure vive. Les Tunisiens se mobilisent contre les arrestations arbitraires, qui nourrissent un ressentiment politique durable. La dictature de Saïed impose le silence, mais elle ne parvient pas à produire l’adhésion morale profonde qui caractérisait dans le passé les régimes autoritaires stabilisés (de Bourguiba et de Ben Ali).

Il faut avouer qu’historiquement, la symbolique de la révolution est loin d’être impuissante. La révolution reste un réservoir de sens, un prétexte à l’effervescence, une norme politico‑sociale, qui peut être réactivée à tout moment, pour peu que les conditions le permettent.

En Tunisie, l’autoritarisme est de retour, mais il gouverne désormais un peuple qui a appris un jour à se lever et à dire non, même si les zélateurs et les sophistes du néo‑autoritarisme n’en manquent pas. Cette attitude du peuple n’est pas prête à disparaître. Elle constitue, malgré tout, la limite aussi bien lointaine que réelle du pouvoir autoritaire, en dépit de son expansion. La révolution tunisienne n’est plus l’événement du jour, mais juste une mémoire, un référent symbolique, qui trace la conscience du possible et de l’innommable. C’est ce qui l’immunise peut‑être contre l’oubli et l’abus. On le saura à l’avenir.

 

>> A lire aussi :

Point de vue – Tunisie. Une opposition à l’épreuve du silence

Point de vue-Tunisie. Gouverner par l’emprisonnement politique

Point de vue. L’autorité n’est pas l’autoritarisme

Point de vue. Etre Président de République