La Série Politique.La gauche et la banlieue : les ouvriers, ces grands oubliés

Crédit photo : Denis Meyer/Hans Lucas/AFP

La rupture avec la classe populaire française est au cœur de la crise politique actuelle, rendue visible par des taux d’abstention importants et une redéfinition du paysage partisan. Partis socialiste et communiste ont une responsabilité immense dans cette rupture. Chronique d’un divorce annoncé. 

MAGAZINE NOVEMBRE 2017

La gauche sociale-démocrate a soldé officiellement son divorce avec les classes populaires en 2011. C’est en mars de cette année que Terra Nova, le think tank proche du PS, a remis son rapport signé de son président Olivier Ferrand. Il acte du désintérêt électoral que constituent les classes populaires, lui préférant les “minorités” : les femmes, les immigrés, les jeunes, etc. Olivier Ferrand les nomme d’ailleurs les “outsiders” en opposition aux “insiders”. La novlangue d’une “certaine gauche” est déjà en marche.

Pour autant, l’élection de François Hollande, en 2012, a reposé sur la mobilisation d’une classe populaire, pour faire battre Nicolas Sarkozy. Mais cette dernière a peu à peu déserté un Parti socialiste en plein sabordage, en réaction à ses infidélités successives. Cinq ans plus tard, le siège historique, rue de Solferino, est à vendre… c’est dire ! La gauche “socialiste” a abandonné le terrain populaire et ce dernier le lui rend bien.

Les franges les plus pauvres se dépolitisent

En 2014 déjà, les élections municipales avaient été un échec : 80 % du socle électoral de la gauche s’était évaporé. Pourtant, dans les grands partis traditionnels, les réactions de panique sont franchement timides. Si le PS est dans la ligne de mire, la désertion de la base populaire de “la gauche”, qui a eu pour conséquence la massive dépolitisation des franges les plus pauvres de la population française, est aussi – et surtout ? – due aux échecs du Parti communiste.

Le PCF s’est toujours targué d’être la voix de la “classe ouvrière”. L’échec historique à la représenter et à la faire apparaître dans le débat public français est bien, en premier lieu, le sien. “Il est frappant de voir comment les classes populaires ont disparu de la photo France, se désole Isabelle Lorand, élue communiste à Vitry-sur-Seine, membre de la direction nationale du parti. Il est vrai que nous n’avons pas vu évoluer les classes populaires et qu’on n’a pas pris conscience que la fin des années 1980 entérinait une ère politique et signait le début d’une autre, basée sur la mondialisation.”

Les ouvriers des Trente glorieuses ne sont pas ceux du XXe siècle : souvent employés du tertiaire, non syndiqués, leur organisation du travail a complètement changé et ne favorise plus le collectif de combat, comme ce fut le cas dans les années 1970-1980. Ils sont aussi massivement issus de l’immigration maghrébine. Or, au sein du Parti communiste, se reproduit une logique de domination qui ne permet pas aux ouvriers immigrés d’émerger et de se faire entendre.

Par le biais de ses réseaux, le PCF a principalement drainé des ouvriers qualifiés au détriment des autres. “Les ouvriers spécialisés (sans qualification professionnelle, ndlr) des ateliers de production, où les immigrés sont nombreux, sont peu présents au sein du PCF, écrit ­Julian Mischi, sociologue à l’Institut national de la ­recherche agronomique, spécialiste du PCF, dans Le Communisme désarmé (éditions Agone, 2014). Les inégalités internes aux classes populaires, forgées sur la scène professionnelle et dans le système scolaire, se reproduisent au sein du parti.” Or, les ouvriers spécia­lisés vont être les premières victimes du chômage de masse étant plus rapidement “sortis” du lieu fédé­rateur qu’est l’usine.

Les cadres du PCF s’embourgeoisent

En 1981, pour s’assurer de son arrivée au gouvernement, le parti de Georges Marchais ne soutient pas la grève des ouvriers spécialisés de l’usine Renault, à ­Billancourt, menacés par les fermetures de sites. Le PCF passe complètement à côté des travailleurs immigrés, dont les enfants resteront les principaux habitants des quartiers populaires désœuvrés que l’on connaît aujour­d’hui et dans lesquels le PCF peine à garder la main.

Progressivement, celui qu’on appelait le “parti des ouvriers”, voit sa classe dirigeante “s’embourgeoiser”. La représentativité s’essouffle : en 2008, les ouvriers ne sont plus que 9 % des délégués au Congrès du parti. Ils étaient 13 % en 2001 et 45 % dans les années 1970. Aujourd’hui, “la promotion des militants d’origine populaire n’est plus la priorité du PCF”, conclu Julian Mischi. Coupé de sa base et abandonnant son rôle historique, le parti entre dans une logique électoraliste, de survie d’appareil. “Ce qui prime à leurs yeux, c’est leur lien avec les ‘habitants’ et les électeurs et non le développement d’une orga­nisation militante structurée dans les milieux populaires ; un objectif qui était celui des permanents d’origine ouvrière des générations précédentes, explique Julian Mischi. Il est rarement fait mention de la nécessité de donner le pouvoir aux militants d’origine ouvrière dans l’organisation et dans les mairies, d’avoir des porte-parole des classes populaires issus de ces milieux.”

Un repère qui perd de sa force

“Quel gâchis !” a-t-on envie de s’écrier au regard du rôle historique qu’ont eu ce parti et ses réseaux importants implantés dans les zones les plus reculés. “A ­Vitry-sur-Seine, le PCF demeure un repère dans l’esprit des gens et un facteur de protection, temporise Isabelle ­Lorand. Mais il est vrai qu’on perd de notre force. Avant, il n’y avait pas une fête de quartier, une association d’aide aux ­devoirs ou de soutiens qui n’étaient pas organisés par des militants communistes… Aujourd’hui, la logique de la structure étouffe sa raison d’être.”

La France insoumise prend l’avantage

Le PCF ne demeure que grâce aux quelques élus qu’il maintient tant bien que mal. Dans ce contexte, les prochaines élections municipales sont un enjeu fondamental, d’autant qu’il n’est pas le seul parti à lorgner les classes populaires. La refondation du paysage politique à gauche lance une sorte de “ruée vers le peuple”. Pour autant, la réflexion autour d’une stratégie de ­reconquête semble être au point mort et pour le moment, la France insoumise prend de l’avance dans ce domaine. Il ne reste plus pour Isabelle Lorand qu’à philosopher : “Le peuple français est plein de ressources, si on n’est pas capable de se transformer, les gens prendront la tangente…” 

La suite de la Série Politique : La Gauche et la banlieue

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