Majid Eddaikhane : « Nous sommes des caméléons, cette souplesse est une richesse »

 Majid Eddaikhane : « Nous sommes des caméléons, cette souplesse est une richesse »

Majid Eddaikhane, humoriste et artiste de scène, lors de son spectacle Schizophrénie. (crédit : Dyhia)

Ingénieur devenu artiste, Majid Eddaikhane mêle stand-up et théâtre pour interroger les identités multiples, l’ascenseur social et les silences hérités. Avec Schizophrénie, il porte une parole à la fois intime et politique.

Numéro 210 – Mars 2026

En bref :

  • Majid Eddaikhane mêle stand-up et théâtre dans son spectacle Schizophrénie
  • Il aborde les identités multiples et l’ascenseur social à travers son parcours
  • Une démarche artistique entre humour, politique et expérience personnelle

Qui êtes-vous, Majid Eddaikhane ?

Majid Eddaikhane : J’ai 46 ans, je suis originaire de Mantes-la-Jolie (Yvelines). Mon parcours est assez atypique : ingénieur de formation, entrepreneur, puis aujourd’hui artiste de scène. J’ai notamment monté une école du numérique à Mantes, Start Zup, et mené plusieurs projets très différents au fil des années. J’ai notamment réalisé un film, Ils l’ont fait, en 2015, autour d’un jeune issu d’un quartier populaire qui se présente aux élections municipales face à un maire en place corrompu. Ce long-métrage a donné lieu à plus de 220 projections-débats, en France et à l’étranger. J’ai aussi vécu plusieurs années au Maroc, une expérience que je raconte en partie dans mon spectacle, et j’ai ouvert un restaurant entre 2009 et 2012. Par la suite, j’ai vécu à Dubaï et à Abu Dhabi entre 2019 et 2022. Aujourd’hui encore, je suis ingénieur freelance, ce qui me permet de financer mes projets artistiques en toute indépendance.

Quel a été votre parcours pour arriver à ce que vous faites aujourd’hui ?

Majid Eddaikhane : J’étais un très bon élève. J’ai suivi un parcours classique : première et terminale scientifiques, bac avec mention, classes préparatoires puis enfin une école d’ingénieur. Mais comme j’avais de bonnes notes, les professeurs orientaient souvent mes choix à ma place. Par la suite, j’ai toujours pris davantage de plaisir dans des projets parallèles, comme monter sur scène, ouvrir un restaurant ou encore réaliser un film. J’aime me lancer dans des domaines que je ne connais pas, apprendre sur le tas, expérimenter, puis passer à autre chose… Le métier d’ingénieur me permet aujourd’hui de conserver une liberté aussi bien financière que créative.

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Comment est né votre spectacle ?

Majid Eddaikhane : Avant ce spectacle, j’avais déjà réalisé un film, sans rien connaître aux codes du cinéma français. On m’a expliqué qu’il fallait un million d’euros pour produire un film, et que ce n’était « rien » dans ce milieu. Moi, je fonctionne différemment. Je fais, sans me laisser paralyser par le « comment ». J’ai appris à enlever ce mot de mon vocabulaire. J’avais aussi une expérience dans l’événementiel et les comedy clubs. Au Maroc, j’avais transformé un lieu en café-théâtre et programmé des humoristes comme Redouane Bougheraba ou Paul Séré. Mais je ressentais un manque. Je cherchais un humour plus engagé, plus politique. Avec mon coauteur, nous avons décidé de créer une forme qui nous ressemble, et j’ai choisi de la porter sur scène.

Quelles sont vos influences artistiques ?

Majid Eddaikhane : Mon travail est à la croisée du stand-up, du théâtre et de la conférence. Je reviens au sens originel du stand-up, celui des artistes noirs américains qui montaient sur scène pour revendiquer des droits, pour dire quelque chose de politique et de social. Il ne s’agissait pas seulement de divertir. Mon spectacle s’inscrit dans cette filiation : parler de nos parents, de ce qu’ils ont traversé en silence, de la transmission, des héritages invisibles.

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En quoi votre trajectoire personnelle nourrit-elle le propos du spectacle ?

Majid Eddaikhane : Pour moi, le théâtre et le stand-up doivent être ancrés dans la vie réelle. La réalité est parfois plus forte et plus drôle que la fiction. Je pars de mon histoire personnelle pour aller vers quelque chose de plus universel. Je parle de l’ascenseur social qui, en 2026, ne fonctionne toujours pas. En France, je n’ai jamais été considéré comme totalement français et, au Maroc, jamais complètement marocain. Cette double appartenance, cette sensation d’être entre plusieurs mondes, traverse tout le spectacle. Le titre Schizophrénie renvoie à cet état de tiraillement permanent, à ces identités multiples que nous portons. Nous sommes des caméléons, et cette souplesse est une richesse, même si elle est rarement valorisée.

Comment trouvez-vous l’équilibre entre humour et sujets intimes ou politiques ?

Majid Eddaikhane : J’explique souvent que, face au burn-out, on a deux options : exploser ou transformer. J’ai choisi l’humour satirique et sarcastique. On ne sait pas toujours s’il faut rire ou non, et ce n’est pas grave. Je ne suis pas là pour chercher des likes ou une validation immédiate. J’essaie d’être authentique, sur scène comme dans la vie. J’évoque par exemple la charge mentale de nos parents, qui ont traversé la mer sans parler la langue, sans que personne ne s’en préoccupe vraiment. Ce spectacle, je ne l’ai pas fait pour moi, mais pour eux, et pour les générations futures.

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Quel rôle joue le public dans ce projet ?

Majid Eddaikhane : Le spectacle dure environ une heure et quart. Il se prolonge ensuite par quarante-cinq minutes d’échange avec le public. C’est essentiel pour moi : recréer du lien, discuter, partager un thé, se demander ensemble : « Et maintenant, on fait quoi ? » Mon spectacle est en quelque sorte un constat et j’amène les gens à réfléchir ensemble. J’ai toujours eu cette question lors des projections de mon film, mais je n’étais pas préparé à y répondre. Aujourd’hui, j’assume cette dimension collective. Le spectacle peut se jouer partout, et l’objectif est de faire émerger une réflexion, de transformer une démarche personnelle en projet collectif.

Quel message souhaitez-vous transmettre ?

Majid Eddaikhane : Je veux dire que la vraie richesse est là, depuis le début. C’est nous, ici et maintenant. On nous a appris à nous adapter, à être partout à la fois, et cette gymnastique intellectuelle est une force. Pourtant, le système français continue de nous enfermer dans des cases. Mon spectacle est une vérité parmi d’autres, une invitation à reprendre du pouvoir, à ne plus attendre qu’on répare l’ascenseur social, mais à construire nous-mêmes d’autres chemins.

 

 

FAQ :

Qui est Majid Eddaikhane ?
Un ingénieur devenu artiste de scène, mêlant stand-up et théâtre pour aborder des sujets sociaux et politiques.

De quoi parle le spectacle Schizophrénie ?
Il traite des identités multiples, de l’ascenseur social et des héritages invisibles à partir d’une expérience personnelle.

Quel est le style de Majid Eddaikhane ?
Un mélange de stand-up, théâtre et prise de parole engagée, inspiré notamment du stand-up politique.