Maroc.Drames et douleurs - Une histoire sans clics

Illustration / ABDELHAK SENNA / AFP

La jeune femme a des difficultés à s’exprimer, à exprimer toute la douleur qui l’assaille, de mettre des mots sur ses maux. L’histoire est peu banale bien que souvent fréquente dans ce Maroc d’en bas, ce royaume désenchanté où les pauvres sont vraiment démunis, où les femmes portent réellement toute la misère du monde sur leur dos et où les enfants n’ont pas d’âge. 

Une mère clouée au lit par un accident cardiovasculaire sévère, une sœur handicapée mentale et qui vient d’accoucher d’une superbe petite fille à la suite d’un viol par un voisin, un monsieur qui fait partie de ces « bonnes gens » bien sous tous rapport. Avec la misère en prime.

La directrice du centre de qualification sociale de Mohammedia qui l’écoute, l’aiguille « vous êtes venue à moi, je vous en remercie mais qu’est ce que je peux faire pour vous, vous avez une demande précise à me soumettre ?» .

Derrière ces paroles exagérément officielles, la psychologue explique qu’elle cherche toujours à déterminer le motif réel de la demande. Quelle ne fut pas sa surprise quand la jeune fille, elle même, croulant sous diverses pathologies lui expliquait que ce qui lui donnait des cheveux blancs, son seul et unique souci était de préserver à sa sœur handicapée et son bébé les affres de la rue, au cas où elle-même venait à disparaître.

Autrement dit, la jeune fille qui alternait les petits métiers pour subvenir aux besoins de sa mère paralysée et de sa sœur diminuée psychologiquement voulait trouver une structure qui s’occuperait de recueillir la pauvre malade en cas de coup dur. Une leçon d’amour qui jaillissait de ce monde interlope, un cri de sincérité qui coupait court à toute mauvaise pensée, une richesse de sentiments qui tranchait avec la misère ambiante de ce petit monde.

Bien sûr, cette histoire qui rejette le roman des Misérables au rang d’opérette pour jeunes filles rangées nous interpelle tous, elle interroge autant la lâcheté d’une société incapable de protéger ses membres les plus fragiles, qu’elle remet à l’ordre du jour, ce débat vieux comme le monde « l’homme est-il un loup pour l’homme » ?

Mais on pourrait aussi y célébrer cette figure du « héros » vécue dans les coulisses d’une maison sordide dans un quartier périphérique.

Le héros est ici d’autant plus pathétique qu’il s’agit d’une jeune fille, une héroïne, en l’occurrence qui garde une fonction exemplaire, celle qui donne un modèle parfait pour toute action humaine ; une fonction didactique, qui enseigne une morale, par ce fameux «  j’agis pour l’autre, donc je suis » qui lie une société.

Il ne manque que la fonction sacrée, qui détermine une transcendance plus forte par opposition à l’espace quotidien ou profane. La dernière fonction, celle de vérité, qui consiste à présenter une histoire chargée de sens, n’est pas absente.

Malheureusement, depuis que Freud avait expliqué dans Malaise dans la civilisation que les individus allaient mal à cause de leurs renoncements, que d’eau a coulé sous les ponts et combien nous avons définitivement renoncé à être des héros ne fusse que l’espace d’un instant, l’espace d’une main tendue, le temps d’un soutien éphémère. Un Brassens louant « l'étranger qui sans façons, D'un air malheureux m'as souri, Lorsque les gendarmes m'ont pris » serait-il encore apprécié de nos jours ?

Si au moins, on s’était contenté de demeurer cet anti héros, avec cette aptitude à être pitoyable, sans courage et sans principe, végétant dans une existence misérable, petite-bourgeoise, plus attaché à son confort matériel qu’à ses idéaux.

Le Marocain a perdu cette capacité à regarder autour de lui, la souffrance, la misère, le manque en pleine conscience, à l’utiliser en énergie positive, à la transformer et ainsi à se transformer pour devenir meilleur.

Au contraire, nous avons érigé notre petit moi en idole, vedette éphémère d’un instant, ce n’est pas pour rien que le selfie, symbole d’une société nombriliste et exhibitionniste a autant de succès sur les réseaux sociaux. Pour ceux qui ne le savent pas encore, le selfie a été défini par l’Oxford English Dictionary comme le mariage de selfhood (individualisme) et selfish (égoïsme). En tout cas, si vous avez aimé cette histoire, cliquez sur « like ».

Abdellatif El Azizi

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