Médias.Liberté d'expression : Le cas Al Jazeera

Grisée par un succès franc et réel, la chaîne va développer un narcissisme qui n’aura plus de limite (crédit photo : Ahmad Gharabli/AFP)

Informations tronquées, condescendance, soutien douteux à des personnalités sulfureuses, subjectivité et subordination... La chaîne qatarie, est au cœur des guerres intestines qui secouent le monde arabe. Comble de l’ironie, c’est la Mecque de la censure, l’Arabie saoudite qui réclame aujourd’hui sa fermeture. Une demande absurde qui n’absout cependant pas les excès d’une télé hautement controversée. 

Bien sûr, on ne peut que s’offusquer de l’initiative d’imposer à un pays voisin la fermeture d’une chaîne de télévision jugée dérangeante. En ce sens, la demande de l’Arabie saoudite et d’autres pays arabes – qui ont rompu leurs liens diplomatiques avec le Qatar et qui ont insisté sur le fait que leur voisin du Golfe devait fermer la chaîne satellitaire Al Jazeera – représente un cas d’entrave à la liberté d’expression flagrant. De quoi est coupable la chaîne de Doha ? Les voisins du Qatar l’accusent de fomenter les troubles dans la ­région et de soutenir les Frères musulmans.

Un média devenu incontournable

Accusation fondée ou pas ? Pour comprendre le fond du problème, il faut remonter au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, quand la chaîne qatarie sort alors de l’anonymat régional pour accéder à une notoriété mondiale. Laquelle ira croissant, jusqu’à atteindre la consécration avec la guerre en Afghanistan, où son monopole sur la couverture des événements en fera un média incontournable, y compris pour les télévisions occidentales, contraintes de puiser dans les images de la chaîne qui se dévoile aux yeux de l’opinion publique américaine et européenne. Avec la guerre en Irak, les reporters de Doha épousent la colère et le ressentiment de l’opinion arabe dominante. La couverture exclusive de l’intervention israélienne, à Gaza, en 2008 (on peut se demander pourquoi Al Jazeera a été la seule chaîne à être autorisée à filmer des scènes d’une horreur insoutenable), augmente encore son crédit.

Mais c’est avec le soulèvement des peuples arabes en 2011, que l’entrisme d’Al Jazeera se transforme en soutien manifeste aux islamistes, en Tunisie, et aux Frères musulmans, tout juste arrivés au pouvoir en Egypte.

La verve méprisante, le ton arrogant, d’Al Jazeera est d’abord un symptôme. Celui, entre autres, de la consécration du pouvoir de l’argent, de ce journalisme des puissants qui, à coups de contrats mirobolants, se paye les meilleurs commentateurs tout en se dotant d’une technologie de pointe, usant et abusant de la manipulation des masses. Chaque jour, Al Jazeera donne la leçon au monde, offrant ainsi le prêt-à-penser de l’autocratie qui la finance. Chaque minute, sur un ton condescendant, la chaîne de Doha revisite l’actualité en donnant l’impression de combattre l’obscurantisme. Sauf que les invités qui se succèdent sur ses plateaux abreuvent à coups de formules choc des unes des plus populistes, et livrent une vision ­rétrograde du monde à travers des mythes, des pré­jugés, des croyances, des coutumes que l’on fait passer pour des réalités par le simple argument qu’elles sont très anciennes.

Des ramifications suspectes

Grisée par un succès franc et réel, Al Jazeera va développer un narcissisme qui n’aura plus de limite. A mesure que le Qatar fait étalage d’une richesse indécente, la chaîne refait le monde (arabe), déroulant un prisme bien particulier sur la politique, les totems, les tabous, la vie, la religion. Tout ça sous le contrôle de ceux que Pierre Bourdieu appelait des “fast-thinkers” : des penseurs qui pensent vite, partout et sur tous les sujets. Or, dans la mesure où la télévision joue un rôle majeur dans la construction et l’affirmation des représentations collectives, elle se doit d’être exemplaire.

Instrument puissant pour lutter contre l’ignorance et les préjugés, une télévision supposée combattre l’islamophobie qui défend une entité douteuse, aux rami­fications suspectes (ici les Frères musulmans et un g­ourou comme al-Qaradaoui) et qui pratique une liberté d’expression à géométrie variable – notamment quand elle ne dit mot sur les exactions du Qatar – a failli à sa mission et mérite amplement son sort.

Faux débats, informations détournées...

Bien que la compassion qu’on peut avoir pour les confrères qui pâtiront de ce diktat reste intacte. Surnommé “l’imam de l’Otan” en raison de ses positions contradictoires et de sa défense sans conditions des intérêts américains dans le Golfe, al-Qaradaoui, propulsé président de la “Fédération mondiale des savants musulmans”, a servi de porte-flingue à toutes les compromissions. Allant jusqu’à appeler au meurtre d’un chef d’Etat, Kadhafi en l’occurrence : “Je lance la fatwa. Celui qui peut tirer une balle sur Kadhafi pour le tuer, qu’il le fasse” ! L’apologie du jihad, c’est aussi une spécialité du fameux clerc qui n’hésite pas à haranguer les téléspectateurs en août 2014, en pleine crise syrienne : “Le jihad en Syrie est un devoir inévitable contre le régime hérétique.” Mais quand les troubles éclatent chez les voisins, au Bahreïn par exemple, le télé-évangéliste s’insurge contre “un complot de la part des chiites pour lutter contre les sunnites” !

Média de propagande, faux débats, fabrique de l’actualité, “infos” détournées, la chaîne de Doha a été prise la main dans le sac à plusieurs reprises. Mais, comme disait Voltaire : “Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire.” 

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