Musique. Nai Barghouti, de Ramallah au Festival d'Aix

La chanteuse palestinienne Nai Barghouti

À 21 ans, Nai Barghouti, flûtiste et chanteuse palestinienne, est l'une des plus jeunes ambassadrices de la musique arabe, participant cette année pour la première fois à un opéra au Festival d'Aix-en-Provence.

Baignant dans la musique dès son plus jeune âge à Ramallah, elle chante dans « Orfeo et Majnoun », une création 2018 mélangeant deux légendes fondatrices : Orphée et Eurydice, et Majnoun Layla (Le fou de Layla), la plus célèbre histoire d'amour de la littérature arabe. « Dans cet opéra, on montre sur un pied d'égalité Qays et Leila, et Orphée et Eurydice, aucune civilisation n'est supérieure à l'autre. C'est très important », affirme Nai, qui incarne Layla.

Elle dit s’enorgueillir de présenter du chant arabe devant un public occidental. « Nous sommes tout le temps évoqués dans les médias sous l'angle de l'occupation (israélienne), les guerres », assure cette jeune fille souriante aux cheveux bouclés. « Il n'y a que des tragédies. On ignore les belles choses, la musique, les talents, la culture de chez nous », ajoute-t-elle.

Basée depuis quatre ans à Amsterdam, la jeune Palestinienne se fraye un chemin sur la scène européenne, atterrissant à Aix après une tournée en 2016 en Grande-Bretagne avec la Palestine Youth Orchestra (PYO) suivie de concerts de sa propre initiative. « Je cherche à mélanger jazz et musique arabe, j'ai composé des chansons de ce style, mais aussi retravaillé des chansons traditionnelles de manière contemporaine », dit-elle.

Mais, Nai n'oublie pas d'où elle vient. « Quand on est Palestinien, cela vous poursuit partout où vous allez », dit-elle, qui a grandi avec des parents amoureux de jazz, de classique et de chansons orientales. « Etre artiste c'est dur, mais être artiste palestinien est encore plus dur », souligne Nai, dont le prénom signifie flûte en arabe.

La double peine d’être femme et Palestinienne

Formée depuis l'âge de sept ans à la flûte au Conservatoire National Palestinien Edward Said, du nom de l'intellectuel et musicologue palestino-américain décédé en 2003, elle se rappelle de l'enfer pour ses déplacements, notamment quand elle voulait jouer à Jérusalem.

« J'allais chaque semaine jouer et je devais passer par le barrage de Qalandiya entre Ramallah et Jérusalem. Il y avait soit du gaz lacrymogène lancé, soit un soldat qui vous empêche d'entrer », se rappelle la jeune fille qui se rend encore dans les Territoires deux fois par an. « D'habitude, pour un étudiant en musique, le plus grand souci c'est de bien se préparer pour le cours. Pour les Palestiniens, on doit quitter quatre heures plus tôt à cause de ces problèmes. Ce n'est pas normal », assure-t-elle.

Et en tant que femme, la peine est double. « Il y a beaucoup de pression de la société qui n'accepte pas qu'une fille chante », dit-elle, estimant avoir eu la chance d'être « protégée » par ses parents. Elle balaye la question épineuse de savoir si elle chanterait ou jouerait aux côtés d'Israéliens. « La paix ne se fait qu'après avoir atteint une égalité des droits (entre Palestiniens et Israéliens). Tant que ce n'est pas le cas, quand je m’assois aux côtés d'un Israélien, il y aura toujours l'occupation entre nous », dit-elle.

« Je ne suis pas contre les Israéliens pour le seul fait qu'ils sont Israéliens, notamment ceux qui soutiennent notre cause », dit Nai. Mais vu le service militaire obligatoire en Israël, « comment voulez-vous que je joue aux côtés de quelqu'un qui a porté ou va porter un fusil et va m'interdire d'entrer à Jérusalem ? », demande-t-elle.

Son rêve ? « Fonder un institut de musique en Palestine qui délivrerait des diplômes, apprendre la musique au plus grand nombre de gens. C'est l'arme la plus puissante », assure-t-elle.

Rached Cherif

(Avec AFP)

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