Notre Histoire.L'odysée des "russes blancs" au Maghreb

crédit photo : Christophe Kotchine/Philippe Stchepinsky

A la suite de la révolution bolchévique de 1917, plus de 3 millions de ressortissants russes ont fui leur pays. Parmi eux, bon nombre ont trouvé refuge en Tunisie et au Maroc. Un siècle plus tard, leurs descendants se remémorent cet exil. 

Dans les années 1920, les 20 membres d’une petite chorale russe avaient l’habitude de se réunir chaque ­semaine. Non pas à Moscou, mais à Rabat, où s’installèrent des centaines de “Russes blancs” après un ­événement qui ébranla le monde : la Révolution bolchevique d’octobre 1917. Plus de 3 millions de réfugiés russes s’exilèrent aux quatre coins de la planète, des Etats-Unis à la Chine en passant par la France, l’Allemagne, la Tunisie et le Maroc. Pour eux, rien ne serait comme avant. Ils avaient tout perdu : leur tsar, Nicolas II, assassiné en juillet 1918 ; la guerre civile contre les Rouges (1917-1923) ; leur pays qui allait devenir l’Union des ­républiques socialistes soviétiques (URSS) en 1922 ; leur prestige et leur fortune.

Membre de cette chorale, Leonid Kotchine n’eut pas le luxe de choisir sa terre d’exil. Au Maroc sous protectorat français depuis 1912, il est d’abord engagé dans une exploitation viticole de Beni Mellal, dans le Moyen Atlas, en 1923. Il est alors loin de s’imaginer qu’il va ­devenir le fondateur du premier yacht club du Maroc. Sur les photos prises de lui dans les années 1920, il pose au volant d’une voiture de sport. C’est avec un regard admiratif que son petit-fils, Christophe Kotchine, tourne les pages de cet album de souvenirs. Ce Parisien n’a pourtant rencontré qu’une fois ce grand-père lors d’un voyage au Maroc en 1973. “J’avais 12 ans, je garde un beau souvenir de sa villa à Témara”, raconte-t-il.

De Svatova-Loutchka à Rabat

Gardienne de la mémoire familiale, sa mère en sait ­davantage que lui sur cet homme qui parlait peu de son passé russe. Par bribes, il lui avait raconté son enfance. Né en 1896 à Svatova-Loutchka, près de Kharkov, Leonid Kotchine a 9 ans quand son père, militaire de carrière, est tué lors de la guerre russo-japonaise de 1905. “Il a surtout été très peiné par la perte de son frère Alexandre, tombé au début de la Première Guerre mondiale. Lui-même en a beaucoup voulu à ses oncles de l’avoir poussé à s’engager”, explique Madame Kotchine. Incorporé dès 1914 dans l’armée russe, le lieutenant Leonid Kotchine est blessé sur le front en 1917. Vaincu par l’Allemagne en mars 1918, il rejoint alors les volontaires du sud de la Russie, l’une des premières armées blanches de la guerre civile russe. Il est de nouveau blessé par balle, à deux reprises, dans des combats contre les Rouges. Evacué par Sébastopol, il monte à bord d’un navire qui le conduit à Bizerte, en Tunisie.

Quand il débarque, fin 1920, il est soigné par le service de protection des réfugiés russes au camp de ­Nadhour, au sud de Tunis, avant d’être envoyé à Beni Mellal au ­Maroc. Il ouvre ensuite un garage à Rabat en 1925, où il répare des voitures de luxe. Il y embauche des Marocains, auxquels il ne pas parle pas arabe, mais la langue qu’il vient d’apprendre : le français. Avec sa mère restée en URSS, il garde le contact. Pas pour longtemps. “Il a eu des nouvelles d’elle jusqu’en 1930. Après, Staline a coupé l’URSS du monde”, explique Madame Kotchine.

La hantise du piège communiste

Bel homme, Leonid Kotchine épouse Maria Vasquez, une Française d’origine espagnole née à Oran. Peu à peu, il goûte les joies de la vie coloniale. Lorsqu’il n’est pas au garage, il est à la plage. Des coupures de presse rangées dans un album vantent ses exploits sportifs : champion de tir en 1930, pilote de course sur Bugatti de 1928 à 1932 dans différents grands prix du Maroc et vainqueur de nombreuses courses de yacht, dont la coupe Talbot à bord du Beg Hir en 1937.

Entre-temps, un fils est né en 1927 : André, qui travaillera au garage de son père jusqu’à l’âge de 30 ans. “A l’indépendance, il s’est dit que l’avenir n’était plus là. Il est alors parti en France. Leonid, lui, est resté”, raconte Madame Kotchine. Les années passent, le russe de Leonid Kotchine se fait moins précis. “Ça ne l’a pas empêché de rester très nationaliste, assure son petit-fils. Il se réjouissait des victoires de l’Armée rouge contre les nazis.” Savoir que la Russie, en dépit de sa couleur, restait glorieuse l’aidait à surmonter la douleur de l’éloignement. Mais, ce fut le Maroc qui le guérit des séquelles des guerres qu’il avait menées entre 1914 et 1920. “Il souffrait de rhumatisme, explique sa fille. Alors, il allait se soigner près de Meknès. Il ne jurait que par les eaux de Moulay Yacoub.” En revanche, revenir en Russie ne lui disait rien. Trop peur de se jeter dans la gueule du loup soviétique. C’est finalement à Rabat qu’il a été enterré en 1979.

Cette hantise du piège communiste, bon nombre de Russes blancs l’ont partagée durant des décennies, refroidis par les récits de compatriotes partis retrouver leur terre natale, avant d’être envoyés au goulag. C’est le cas de Vladimir Stchepinsky. Né en 1898 à Varsovie alors sous souveraineté russe, ce fils de médecin était promis à un grand avenir dans la marine impériale. Major de sa promotion à l’école navale de Saint-Pétersbourg, il n’a pas le temps de dire au revoir à sa ­famille restée à Kharkov. Engagé dans l’Armée des volontaires en 1918, il est blessé par balle à la hanche lors de combats contre les Rouges, avant d’être évacué, lui aussi, par Sébastopol en novembre 1920. Ne jurant que par le tsar, la foi orthodoxe et la patrie, il nourrit alors une grande nostalgie pour son pays perdu, et déteste les communistes.

33 navires russes dans le port de Bizerte

Son petit-fils, Philippe Stchepinsky, qui réside en banlieue parisienne, a longtemps tout ignoré de la vie de cet ancêtre. “Je l’ai connu jusqu’à l’âge de 14 ans, mais il parlait peu, explique-t-il. Ce n’est qu’après sa mort, en 1975, que mon père a pu reconstituer son parcours grâce aux lettres qu’il échangeait avec sa famille, et grâce au frère de mon grand-père, Basile.”

Vladimir Stchepinsky arrive en Tunisie en fin d’année 1920. Alliée de la Russie tsariste, la France, qui exerce alors un protectorat sur la Tunisie depuis 1881, accepte que l’escadre impériale russe, composée de 33 navires, mouille dans le port de Bizerte. Les sources attestent que 5 849 “Russes blancs” – officiers, cadets, matelots, membres du clergé et réfugiés civils – vivent à bord de ces villes flottantes jusqu’en 1924, date à laquelle la France rend ces navires à la flotte soviétique afin de rembourser les “emprunts russes”.

Vladimir Stchepinsky, lui, obtient en 1922 une bourse pour étudier la géologie à Paris, puis à Strasbourg, où il se spécialise dans les études pétrolifères. Naturalisé français en 1924, il accompagne des missions géologiques dans le sud de l’Hexagone. Mais bientôt, il reprend le large. Ses travaux de prospection pétrolifère le conduisent à Madagascar en 1929, puis à Souk El Arbaa au Maroc en 1930. De 1932 à 1934, il est de retour en Tunisie : il prospecte à Aïn Rahal, au Djebel Kechabta, à Souglia et à Téboursouk. Dans une lettre envoyée à son épouse Véra, il raconte une sortie difficile dans le désert : “Le sirocco souffle avec une force sans merci. Hier samedi, j’ai été obligé de faire un tour de force : plus de 15 kilomètres sous le soleil brûlant, d’une montagne à l’autre. Ma langue ne bougeait plus, je ne pouvais même plus cracher : tout est séché et la tête est complètement trouble, les pieds trébuchent. Quand même, je devais ­tenir, comme j’avais mes deux Arabes avec moi et je ne pouvais pas montrer ma faiblesse.”

Deux vagues d’émigration

Philippe Stchepinsky a gardé des photos de son grand-père, dont certaines prises en Tunisie entre 1920 et 1922. Il est resté fidèle à sa mémoire, bien qu’il ne se soit jamais rendu à Bizerte. Membre du cercle de la marine impériale russe, il est allé, en revanche, à la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, rue Daru, dans le VIIIe arrondissement de Paris, le 9 décembre. Ce jour-là, des centaines de descendants de “Russes blancs” s’y étaient réunis pour célébrer le centenaire de leur “mouvement”.

Andreï Korliakov était présent au milieu de la foule. Cet ancien professeur d’espagnol a passé sa jeunesse entre l’URSS et Cuba. Ce n’est qu’après l’arrivée au pouvoir en Russie de Boris Eltsine qu’il s’est installé en France en 1991. On lui doit huit beaux livres illustrés, publiés par ses soins, sur l’histoire des “Russes blancs”. Le dernier s’intitule Culture russe en exil (Ymca Press, 2013). L’historien, créateur du site emigrationrusse.com, a ­remonté, depuis 1993, la piste de milliers d’entre eux, rencontré leurs descendants, recueilli leurs témoignages et scanné les photos de leurs albums de famille. “En ce qui concerne les pays du Maghreb, il y a eu deux vagues d’émigration des ‘Russes blancs’, détaille-t-il. Il y a ceux qui se sont installés dans les années 1920 – surtout en Tunisie et au Maroc, moins en Algérie. Et puis, après la Seconde Guerre mondiale, il y a une deuxième vague ­venue des pays d’Europe de l’Est tombés aux mains des ­Soviétiques. Ces ‘Russes blancs’, casés dans des camps de ‘displaced persons’ (personnes déplacées, ndlr) en Allemagne ou en Autriche, ont ensuite été envoyés aux Etats-Unis, en Amérique du Sud ou au Maroc.”

Irène Evetz, 79 ans, est ainsi arrivée à Casablanca à l’âge de 8 ans. Fille d’un père musicien et d’une mère professeure d’allemand, elle est née à Bielsk Podlaski, dans une région de l’est de la Pologne qui comptait ­pendant l’entre-deux-guerres de nombreux “Russes blancs”. Devançant l’arrivée des Soviétiques, sa famille fuit en 1944 vers l’Allemagne. Avec ses parents et ses trois frères, elle vit alors dans un camp contrôlé par les Américains à Mönchehof. En août 1947, avec près de 500 “Russes blancs” venus des quatre coins d’Europe de l’Est, elle embarque à bord d’un rafiot au Havre. A leur arrivée, ils sont accueillis par la colonie russe installée à Casablanca depuis les années 1920. “Ils nous ont ensuite aidés pour entrer à l’école et obtenir des certificats médicaux et des livres en russe”, témoigne-t-elle.

Les nouveaux venus sont conduits à la sortie de la ville, à la cité Bournazel, un ensemble de baraques sommaires perdues au milieu de terrains vagues. Les familles y dorment sur des lits en toile, se nourrissent de légumes troqués contre des habits chez l’épicier. Malgré ce dénuement, Irène Evetz assure ne jamais avoir été malheureuse. “Les adultes étaient très dynamiques. Il y avait une grande solidarité entre nous”, insiste-t-elle. Bientôt, une baraque est dégagée pour accueillir une église. Très attaché à l’orthodoxie et à sa culture, son père, Eugène, n’aura de cesse d’enseigner à ses enfants la langue, l’histoire et la géographie de la Russie des tsars, ainsi que les grands opéras de Modeste Moussorgski et Piotr Ilitch Tchaïkovski. “Sans se le dire, nous nous préparions à revenir un jour ou l’autre au pays”, explique-t-elle. Son père fondera trois chorales russes et donnera pas moins de 70 concerts dans les théâtres de Casablanca.

La peur d’une nouvelle révolution

Irène Evetz apprend le français et l’arabe dialectal – matière imposée dès la 6e – à l’école de la Gare, avant de mener des études commerciales. Puis, la situation se tend. En 1953, les Français déposent le sultan ­Mohammed V et le contraignent à l’exil. Le soir du réveillon de Noël de la même année, un attentat fait 18 morts au marché central de Casablanca. Si les nationalistes marocains réussissent à forcer les Français à rappeler le sultan, les “Russes blancs” de Bournazel, qui vivent coupés de la communauté européenne, prennent peur. “Nous pensions qu’il y allait avoir une ­révolution, encore une !” raconte Irène Evetz.

En 1960, elle retourne en France, où elle ne tarde pas à trouver un travail à Paris. Ses parents la rejoindront en 1962, tout comme ses trois frères. “Ils ne sont jamais revenus au Maroc. Mon père n’aimait pas du tout, contrairement à ma mère qui adorait les couleurs marocaines, le soleil couchant, la mer, le sable rouge.” Irène Evetz y est, quant à elle, retournée trois fois : “J’ai beaucoup aimé le Maroc. Ce pays m’a formé. J’y ai découvert la culture européenne et j’y ai rencontré un autre peuple, les Marocains. Ça m’a ouvert les yeux sur le monde.” 

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