Phytothérapie : Au Maroc, le champ des possibles

 Phytothérapie : Au Maroc, le champ des possibles

Ce n’est pas qu’une banale tisane à base de thym. Les défis économiques, techniques et scientifiques sont multiples. Crédit photo : VOISIN/Phanie via AFP

Thym de l’Atlas, lavande, safran… Le marché de la phytothérapie et des plantes médicinales connaît un véritable boom. Celui-ci est porté par une demande accrue et des nouvelles techniques d’extraction. Dans le grand tourbillon mondial, le Maroc pourrait tirer son épingle du jeu, à condition de respecter les standards internationaux.

Nous avons tous un souvenir de remèdes de grand-mère à base de plantes “magiques” – thym, romarin, verveine, menthe poivrée. En dépit de leur goût parfois douteux, ils étaient d’une redoutable efficacité contre nos petits maux de ventre ou de tête. Longtemps perçue comme un folklore en Occident, cette pharmacopée traditionnelle est pourtant massivement utilisée dans le monde. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), quatre habitants de la planète sur cinq y ont déjà recours.

Sans surprise, les pays asiatiques, notamment la Chine et l’Inde, demeurent des acteurs majeurs du secteur, tant pour la culture que pour la transformation. Les Africains utilisent volontiers ce pilier du soin quotidien pour des raisons liées à la tradition, à l’accessibilité et à son coût réduit. Même chose pour l’Amérique du Sud, où l’on prête par exemple des vertus énergisantes à la boisson nationale argentine, le maté. L’Europe et l’Amérique du Nord en consomment moins. Mais, paradoxe, ces régions dépensent plus en valeur pour les tisanes, compléments à base de plantes ou huiles essentielles.

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De précieux principes actifs à préserver

Depuis quelques années, la phytothérapie contemporaine a connu une révolution silencieuse. On est passé d’un usage global de la plante à l’identification précise de ses principes actifs, de leurs mécanismes d’action et de leurs applications thérapeutiques. Professeure à l’université Paul-Sabatier de Toulouse et biochimiste d’exception (Inserm-CNRS, Pierre Fabre, Servier), Hafida Moukadiri connaît bien l’évolution de la capacité scientifique à maîtriser le principe actif. “Pendant très longtemps, la phytothérapie s’est appuyée sur un usage empirique de la plante entière, transmis par les traditions. Aujourd’hui, grâce aux avancées en biologie cellulaire, en biochimie et en recherche clinique, on est capable d’identifier les principes actifs, de comprendre leurs interactions avec les récepteurs cellulaires et d’expliquer leurs effets biologiques. On ne parle plus seulement de prévention générale, mais de véritables applications thérapeutiques ciblées.

Egalement consultante en conformité de produits médicaux, Hafida Moukadiri ne tarit pas d’éloges sur ces végétaux. A condition que leurs principes actifs soient préservés, entre la récolte et le produit fini. En effet, lors de la culture ou de la cueillette, de mauvaises manipulations peuvent provoquer des pertes chez ces plantes fragiles. “Les gens ignorent que l’efficacité des produits phytothérapeutiques peut varier d’un spécimen à l’autre, selon comment il est conservé, séché et transformé, détaille Hafida Moukadiri. Sans validation, contrôle ou standardisation, il est impossible de garantir une qualité constante.

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Pharmacie nutraceutique et cosmétique

Derrière ces plantes médicinales de phytothérapie, le marché mondial, qui pèse 340 milliards d’euros, se développe de façon exponentielle, avec une croissance de 6 à 8 % par an. Premier acteur intéressé : l’industrie pharmaceutique, qui a besoin des extraits végétaux pour les intégrer aux médicaments. Devenue un outil fantastique de la nutrition et de l’apport de vitamines ou d’acides gras, la phytothérapie se taille aussi une belle part dans le domaine des compléments alimentaires, un marché estimé à 130 milliards d’euros. La cosmétique, enfin, n’hésite plus à faire appel à ces produits réputés naturels, clean et healthy. L’évolution profonde des comportements a amené les usagers à ne plus voir d’un mauvais œil les plantes et leurs dérivés, jugés plus sûrs, traçables et durables, le tout avec un haut niveau d’exigence sur le contrôle qualité.

Avec sa biodiversité exceptionnelle, le Maghreb a une carte à jouer dans le domaine. Si les exportations algériennes sont quasi nulles, la Tunisie travaille quant à elle à la structuration de ce secteur. Seul le Maroc dispose d’ores et déjà d’une filière organisée, le pays se classant au douzième rang des exportateurs mondiaux grâce à son savoir traditionnel.

Un besoin de validation qualité pour la phytothérapie

Le Royaume doit malgré tout composer avec des freins puissants : manque de formation, absence de contrôle qualité, procédés non standardisés. “On subventionne des coopératives, on leur donne des parcelles et du matériel, mais on ne les forme pas suffisamment aux exigences de qualité, aux normes internationales et à la validation des procédés, déplore la biologiste. Beaucoup de femmes travaillent avec courage et savoir-faire. Mais sans accompagnement technique, il est impossible de produire des extraits réellement exportables. Cet immense réservoir naturel reste largement sous-exploité. Le pays fournit de la matière première brute, alors qu’il pourrait devenir un acteur majeur de la transformation à forte valeur ajoutée.

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Le safran, une plante d’exception

Depuis 2019, l’ancienne chercheuse a franchi le cap en allant sur le terrain. A travers sa marque, Domaine Irzane, elle a développé la culture biologique du crocus – dont on tire le safran – hors de sa zone de production traditionnelle autour de Taliouine, ainsi que sa transformation. La scientifique a en outre mis en place le Festival du safran et des plantes médicinales et aromatiques dans la province de Boulemane. L’objectif est de créer des passerelles entre science, agriculture et économie, et de structurer durablement les filières des plantes marocaines comme le romarin du Moyen-Atlas, le thym, la lavande ou le cannabis médicinal. Mais sa préférence va au safran.

Cette épice est la plus chère au monde. Elle coûte entre 20 000 et 40 000 euros le kilogramme, selon la provenance et la qualité. Pour Hafida Moukadiri, il s’agit d’une plante exceptionnelle à forte valeur thérapeutique. “Des études cliniques sérieuses ont démontré ses propriétés antidépressives, anxiolytiques, antioxydantes et neuroprotectrices, avec des perspectives très intéressantes dans le traitement de certains cancers, s’enthousiasme-t-elle. Mais tout cela repose sur la qualité de la production, notamment le séchage et le contrôle de l’humidité. Un safran mal séché ne répond plus aux normes internationales comme l’ISO 3632.”

La chercheuse ne travaille pas seulement sur les stigmates de la plante. Elle valorise les pétales de la fleur. Elle les transforme aussi en hydrolats riches en principes actifs, destinés à la cosmétique et au bien-être. Son rêve : un écosystème avec une valorisation intégrale de la plante et une réduction du gaspillage. Produire, transformer et exporter ne dépend, selon elle, que d’une approche rigoureuse pour passer d’un potentiel naturel à une excellence maîtrisée.