Point de vue.A la recherche d’un gouvernement de principe en pleine tempête

Le chef du gouvernement tunisien, Youssef Chahed. FETHI BELAID / AFP

Tempête ou éclaircie, le chef de gouvernement Youssef Chahed n'en doit pas moins résoudre les difficultés et servir le peuple. Il devrait s’en souvenir de temps en temps.

Les peuples veulent être gouvernés. Ils attendent de leur gouvernement, et notamment de son chef, détermination et justice. C’est-ce qui nourrit leur confiance. Ils veulent un pilote, issu d’un parti majoritaire ou de la technocratie, qui détient quelques certitudes, malgré les difficultés et les aléas de la conjoncture, pour pouvoir naviguer tous ensemble dans la tempête. Un pilote qui rassure contre l’irrésolution ambiante. Nommé par le président Essebsi, le chef de gouvernement Youssef Chahed est censé perpétuer et entretenir le préjugé favorable que lui ont accordé les Tunisiens dès sa nomination au vu de sa fraîcheur, de son ardeur et de sa jeunesse, même s’ils sont devenus sceptiques à l’égard du parti Nida dont il est initialement issu.

Le nouveau régime politique donne au chef du gouvernement une bonne latitude d’action. Les membres de son gouvernement, ou même le président Essebsi, peuvent toujours mal faire, c’est à lui seul qu’on tiendra rigueur. Il est dans l’action. Qu’un ministre commette un impair ou ne soit plus désiré par ses partenaires, Ennahdha, l’UGTT  ou par l’opinion, il en assume seul la responsabilité du choix, malgré les pressions qu’il doit subir à l’intérieur d’un gouvernement de coalition élargie et compliquée. Il ne s’en plaint d’ailleurs pas. Les Tunisiens, eux, attendent en tout cas de lui qu’il expose clairement les principes, les règles, les méthodes d’approche et la route à suivre, même en pleine tempête. C’est son rôle.

Le gouvernement est une institution, il ne faut pas l’oublier. En d’autres termes, il n’est pas un simple fait. Son action suppose des règles et des principes fixes. Sans ces règles et principes, on verra s’agiter et se débattre un  gouvernement de circonstances. Or, on le sait, lorsque ce sont les circonstances qui gouvernent, l’arbitraire risque de s’interposer aussitôt entre lui et la société. Les circonstances sont souvent sous l’empire des hommes et du hasard. Elles suivent leurs propres marches chaotiques et irrationnelles. Le gouvernement risque alors de marcher sans point d’appui, balloté tantôt à gauche, tantôt à droite selon la direction des courants contradictoires. Et la transition n’en manque pas. Les Tunisiens ne sauront plus distinguer le juste de l’injuste, le légitime de l’illégitime, le faisable du non faisable. Désorientés, ils se demandent alors: le gouvernement doit-il punir les coupables ? Quels types de coupables ? Qui amnistier ? Faut-il être ferme ou doux ? Quand faut-il punir et quand faut-il réconcilier ? Faut-il garantir la marche des institutions, des entreprises, des établissements et richesses du pays ou faut-il abandonner la marche des institutions et de l’Etat entre les mains de comploteurs, corrompus et intérêts privés ? Est-il normal que l’Etat n’ait pas le dernier mot, si du moins la souveraineté interne veuille encore dire quelque chose ? L’Etat doit-il incarner l’irrationnel ? L’alliance laïco-islamiste sur laquelle le chef du gouvernement s’appuie vit encore elle-même dans l’indétermination et dans l’aléatoire pour qu’il puisse y répondre sérieusement.

Les hommes ne respecteront en tout cas leur gouvernement que s’il est juste et résolu, s’appuyant sur des règles et des institutions, s’il les protège contre la versatilité des hommes et le caractère insidieux des intérêts. Alliance laïco-islamiste ou pas, contraintes politiques ou pas, crise économique ou pas, on demande juste au gouvernement de faire en sorte que le mot « gouverner » ait un sens. Tempête ou éclaircie, un gouvernement n’en doit pas moins exister, se manifester et résoudre les difficultés. Gouverner pour servir le peuple, et non pas toujours ses partenaires politiques et syndicaux, le gouvernement Chahed devrait s’en souvenir de temps en temps.

Le gouvernement ne fait pas de campagnes éphémères ou épisodiques, il sévit sans discontinuité. Il ne fait pas dans l’intermittence : une fois endormi, une fois se réveillant en sursaut. La lutte contre la corruption pour être une véritable bataille, fortement nuisible à ses cibles, n’en doit pas moins être une guerre permanente activant toute la logistique de l’Etat, et même de la société civile. Pas épisodique, selon la nature des rapports de force du jour. Le peuple ne le comprendrait pas, et il ne l’a jamais compris d’ailleurs. Le gouvernement ne fait pas une campagne sécuritaire ou routière d’une semaine contre les fous du volant de la post-révolution pour soi-disant appliquer la loi, dans un sursaut passager d’autorité, lui rappelant enfin qu’il y a des lois dans le pays. La loi, ou elle s’applique en permanence, ou elle est censée ne pas exister. Le gouvernement ne doit pas être acculé à faire une campagne militaire désespérée, en faisant descendre les gros bataillons pour arrêter le blocage illégal de la production des richesses du pays, comme pour les gisements de phosphates dans la région de Gafsa. Il ne fait pas de concours dérogatoires juste pour satisfaire la volonté d’une région marginalisée. Il ne cherche pas à faire des concessions-abandons à l’UGTT au détriment de l’intérêt général et de la croissance économique du pays. La République, nous a-t-on appris, se fonde, surtout après la chute d’une dictature, sur le mérite, le droit et l’égalité des chances, pas sur de nouveaux privilèges « aristocratiques » accordés aux uns et aux autres, fut-ce à des chômeurs imposant unilatéralement leur diktat, choisissant eux-mêmes la grille de leurs salaires et leur classement dans des concours devenus une mascarade. Le développement des régions marginalisées se fait selon la loi, la raison, l’intérêt général et les ressources budgétaires du pays, et non selon les caprices des hommes et des corporations qui les soutiennent. L’UGTT comme les partis défendent des intérêts sectoriels, partiels de 500 000 travailleurs, même si elle a un passé politique. Seul le gouvernement est censé poursuivre  l’intérêt général des 11 millions d’habitants du pays. Le gouvernement Chahed ne devrait pas reproduire les privilèges d’Ennahdha dont les troupes ont envahi, sans mérite et sans concours d’entrée, la fonction publique par milliers durant la troïka, une planque pour les incompétents de la Providence.

Le pays est au bord de la cessation de paiement d’après nos économistes éclairés. Même les économistes de gauche réclament de la rigueur financière et budgétaire, la réduction des dépenses publiques, la pause des augmentations de salaire et la vente des entreprises publiques, devenues un goulot d’étranglement dans un pays exsangue. L'Etat est un mauvais gestionnaire, on le sait, et l’économie, comme le reconnaissent enfin depuis les années 80 les partis socialistes et sociaux-démocrates des pays démocratiques, a ses propres lois, étrangères aux surenchères partisanes et corporatistes. L’économie est une science ou pas ? Si elle est une science, ses règles fondamentales doivent être  partout pareilles pour atteindre l’efficacité économique, la performance et la croissance. Les employés ne peuvent « s’enrichir » en appauvrissant l’Etat, même s’il est nécessaire de trouver les solutions adéquates. Une telle politique risque d’appauvrir et les Tunisiens et leur Etat. C’est une règle de bon sens.

L’Etat et le gouvernement qui le représente doivent être justes, équitables, réalistes certes pour mieux voir, mais certainement pas aveugles. Dans tous les cas, ils doivent se gouverner par des règles fixes, de peur que l’arbitraire ne s’y insère subrepticement. Il ne faudrait pas se contenter d’un gouvernement  comme un mal nécessaire, il faudrait le doubler d’un gouvernement du Bien nécessaire. Et pour cela il a besoin de repères.

Hatem M'rad

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