Point de vue. La revanche de la science sur la politique

Donald Trump écoutant Deborah Leah Birx, une experte médicale de renommée mondiale, Coordinatrice du groupe pour la riposte au coronavirus à la Maison Blanche, le 23 mars 2020 à Washington. DREW ANGERER / AFP

Partout la pandémie a fait prédominer le pouvoir des scientifiques et de la classe médicale sur celui des politiques, déclassée en l’espèce pour une question de survie et de priorité.

La pandémie du covid-19 montre jour après jour et au fur et à mesure que le rythme de la pandémie s’accélère, multiplie les dégâts et les statistiques sur le nombre de morts, que les réponses aux angoisses des citoyens du monde sont de moins en moins d’ordre politique et de plus en plus d’ordre scientifique et technocratique. Scientifiques, chercheurs, professeurs de médecine, virologues, épidémiologues et personnel médical montent au créneau, répondent, éclairent par leur savoir médical les gouvernants et les gouvernés sur les évolutions possibles, les doutes et les interrogations sur les menaces pesées par ce virus sur tous.

Pour une fois, les responsables politiques se sentent éclipsés par l’exceptionnalité de la conjoncture. Ils font face pourtant à une guerre, une guerre non pas militaire, quoique biologiquement belliqueuse. Une guerre d’une nature particulière, proche par certains côtés de la menace terroriste, où l’ennemi n’est ni visible, ni identifiable, mais diffus. Une guerre de type biologique, mettant face à face, non pas des belligérants étatiques, mais les Etats et leurs populations face à un virus mortel. Une guerre où les armées, les soldats et les généraux ne sont ni des officiers militaires, ni des dirigeants politiques, mais des scientifiques ; et où le champ de bataille n’est pas territorialisé, ni ciblé, mais participe de l’ubiquité, comme l’air qu’on respire. Un virus changeant d’endroit, et de propagation à une vitesse incontrôlable, à travers déplacements et flux de personnes et promiscuité.

La politique n’est pas une science exacte, on le sait déjà. Mais dans le cas de figure, la médecine non plus, même si celle-ci a une longueur d’avance sur le plan de l’exactitude face à la politique. Tous ensemble, Etats, gouvernants, élites intellectuelles et populations sont invités à faire preuve de modestie dans cette nouvelle guerre mondiale épidémiologique. Les scientifiques, qu’on écoutait peu jusque-là, ou pas toujours, émergent du confinement scientifique, ils mettent leur savoir, et même leur doute et leur approximation au grand jour, vulgarisent à outrance. Ce sont les technocrates du jour. Ils sont les plus avertis et les premiers concernés par leur fonction. Les puissants et les grandes puissances de ce monde entrent dans l’impuissance. Xi Jinping, Shinzo Abe, Poutine, Macron, Trump, Merkel ont beau être des décideurs politiques mondiaux, ils ne décident plus rien par eux-mêmes dans cette lutte contre le coronavirus. Ils font des conférences de presse entourés de leurs scientifiques et professeurs de médecine mobilisés en permanence. Ils insistent systématiquement pour rehausser le rôle des scientifiques et parfois pour faire apparaître leurs décisions comme étant la leur. Les conseils scientifiques autour de ces « leaders » politiques se substituent aux conseils des ministres. L’évolution de leurs décisions politiques tentent de coller au jour le jour aux nouvelles précautions et dispositions, réclamées et mises en œuvre par les scientifiques eux-mêmes. On n’a jamais vu Trump faire profil aussi bas, aussi peu rassurant, le visage masqué par le doute et l’impuissance, surtout qu’il est en phase électorale. L’arrogant milliardaire n’aime pas être contrarié, même par un virus mortel. America first en prend un sacré coup. Pour l’instant, America est aussi empêtrée que son ennemi  China ou Europa, son allié critique ou un petit pays comme Tunisia. Les islamistes de tous les pays, se découvrent eux aussi impuissants, étanches au savoir scientifique, même s’ils continuent de prêcher pour la bonne cause, en espérant que Dieu mette fin à la pandémie. Les partis du monde entier, du nord et du sud, n’ont plus d’écho, ni de discours. Ils sont juste consultés à titre formel par les gouvernements pour que ces derniers fassent accréditer leurs décisions sur le plan politique et disposer d’un consensus sanitaire incontournable. Les médias reproduisent les différentes interprétations des virologues et épidémiologues. Les journalistes sont transformés en statisticiens quotidiens. La pédagogie sollicitée reste celle de la médecine et des « technocrates ». L’opinion n’écoute plus les politiques que pour annoncer une décision suggérée en grande partie par les scientifiques, même si l’organisation et l’impulsion est d’ordinaire politique. Les ministères de la santé, entourés de collaborateurs médicaux, prennent le dessus. Ce sont les véritables ministères de souveraineté de l’heure. Le ministre de la Santé est propulsé chef du gouvernement de fait, même si les présidents et les chefs de gouvernement disposent de leurs propres conseils et de collaborateurs en la matière.

Jusque-là on considérait que la technocratie était nécessaire, mais juste comme un moyen au service du politique. Actuellement, c’est exactement l’inverse. La technocratie, la science sont à la fois le moyen et la fin de la politique. On part de connaissances médicales et on décide sur la base des mêmes connaissances médicales. La médecine décide scientifiquement, et décide politiquement. La science cherche, soigne, décide, sauve des vies. Elle sauve même la politique ces derniers temps. Les opinions réhabilitent certains profils politiques et déclassent d’autres en rapport avec la gestion sanitaire. La politique de type parlementaire ou électorale est suspectée par l’opinion en cette période trouble d’urgence et de confinement planétaire. Le temps politique est suspendu jusqu’à nouvel ordre post-pandémique. En temps de crise sanitaire, la compétence technique revient aux véritables autorités en la matière : la classe médicale. Comme le dit Michel Serres, « la véritable autorité est celle qui grandit l’autre ». Celui qui a une compétence technique et scientifique est censé améliorer l’état de la population dans la mesure de ses connaissances : en l’espèce, le corps médical. La technocratie privilégie, on le sait, la compétence, les méthodes techniques et scientifiques, identifiées aux prescriptions de rigueur et de rationalité, mises au service de l’intérêt général. Ce n’est pas un hasard si on a constaté une sorte de rébellion sanitaire, à des degrés différents, en Occident et ailleurs. En Tunisie, les populations peu instruites ou désœuvrées sont peu réceptives au langage rationnel de la science. Ce sont celles qui écoutent le moins les scientifiques. Chose qui a nécessité le recours aux forces militaires pour imposer le confinement.

Dans une phase pandémique, le sens du « bon gouvernement » n’est pas très éloigné de celui qui était professé dans la Cité grecque. Il ne s’agit plus, il est vrai, de reproduire les idées métaphysiques relatives à l’image du cosmos et de la divinité ou les idées trop moralisatrices du Bien, de la vertu et du juste. Mais il s’agit toujours d’inscrire l’ordre social dans l’ordre de la nature. Aujourd’hui, la nature nous interpelle, en matière environnementale, comme en matière sanitaire, elle, qui a été déréglée par les hommes. L’homme est appelé à retrouver une certaine vertu en participant à la préservation de l’ordre naturel, à commencer par les prescriptions relatives à sa santé et à son hygiène. En temps ordinaire, notre survie relève du politique, en temps de pandémie, elle dépend des scientifiques et de la médecine.

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