Point de vue.Tunisie - Bourguiba/Ben Youssef, violence et politique

G : Salah Ben Youssef (3e à droite), garde des Sceaux en 1951 - D: Habib Bourguiba (Futur Président tunisien, en 1955. AFP

Non résolu politiquement, ni  historiquement, le conflit Bourguiba/Ben Youssef a été « résolu » par la liquidation physique de l’un d’entre eux. Aujourd’hui la justice de transition, qui a de la peine à convaincre les Tunisiens, l’a renvoyé au tribunal de première instance de Tunis, appelé à trancher un conflit entre deux dirigeants morts.

L’interminable conflit Bourguiba/Ben Youssef n’a pas cessé d’alimenter l’histoire contemporaine de la Tunisie, de diviser les partis, les courants politiques (destouriens contre non destouriens, bourguibistes contre youssefistes). Aujourd’hui, en période de transition démocratique, qui privilégie le débat public, il prend une nouvelle tournure. Le conflit ravive des déchirures enfouies et étouffées dans l’inconscient des Tunisiens par plus d’un demi-siècle de silence quasi-forcé sur un sujet délicat, à peine évoqué jusque-là par des historiens réticents à franchir le Rubicon. Des tensions qui ne tiennent aucunement compte de la réhabilitation, toute relative, du leader Salah Ben Youssef par le dictateur Ben Ali en 1987 et par le président Béji Caïd Essebsi en 2016. C’est comme si on voulait plus : une reconnaissance par la Révolution, par la démocratie, par une justice indépendante et souveraine.

C’est là où pourtant le bât blesse. Le dossier est ravivé par une justice de transition déficiente, par une IVD dirigée par une personnalité problématique, juge et partie, victime elle-même de l’autoritarisme, qui n’a jamais inspiré confiance aux Tunisiens et à la classe politique par sa proximité à l’époque de la troïka des islamistes et des cépéristes qui l’ont imposé sans compromis politique profond. Ces mêmes courants, anciennement alliés, semblent se trouver encore aujourd’hui derrière cette « procéisation » d’un fait historique. On l’a déjà dit et redit : intenter un procès politique contre un ancien président à titre posthume, un procès au nom d’un mort contre un autre mort, relève de la divagation de la raison, même au nom d’une soi-disant « réconciliation » à laquelle peu de gens y croient encore.

Pourtant, en parler, en débattre ailleurs que dans un prétoire, à travers des études, colloques, recherches, ouvrages, médias, confrontation d’historiens aurait été salvateur pour tenter de psychanalyser la mémoire collective, de déchiffrer une énigme qui empoisonne l’héritage politique tunisien. En démocratie, on débat de tout, des vices et des vertus. Il y a d’ailleurs des reconnaissances symboliques et morales de malfaisance qui n’ont pas de prix. Le tribunal a déjà du mal à régler les problèmes politiques des vivants, que dire des morts. Outre que les preuves irréfutables auraient manqué dans ce type de procès atypique sur un fait lointain intéressant surtout les Archives nationales.

Ce procès met face à face témoins contre témoins, documents d’archives contre d’autres. Les uns prétendent que Ben Youssef était en train de préméditer l’assassinat de Bourguiba. Celui-ci, rusé, se sentait sans doute en position de « légitime défense », aurait fait retourner les hommes de main de Ben Youssef chargés de l’assassiner ; que Bourguiba, qui s’en est vanté à demi-mot, imprudemment, dans un discours à l’Institut de presse, n’a toutefois jamais prétendu que, c’est lui qui en est l’ordonnateur, même si tout pouvait le laisser croire. Les pro-youssefistes disent le contraire, accusent Bourguiba d’être le véritable instigateur de cet acte terroriste. Il avait des liens avec une des personnes mandatées par Ben Youssef  lui-même, chargées de l’assassiner ; que Ben Youssef était le rival politique principal de Bourguiba, qui ne reconnaissait pas sa légitimité au pouvoir, et cela gênait fondamentalement Bourguiba. Soucieux de l’unité nationale du pays, craintif des conflits tribaux en effervescence, au sortir d’une décolonisation encore fragile, Bourguiba avait alors une occasion de liquider définitivement Ben Youssef en août 1961 dans son hôtel à Francfort.

De toutes les manières, si un tel tribunal parvient (politiquement parlant) à condamner Bourguiba, supposé sur la foi de témoignages historiques probants être le liquidateur de Ben Youssef, les partisans de Bourguiba continueront à vénérer leur leader fondateur de la République, ne serait-ce que par hostilité à l’IVD, à sa présidente, aux islamistes et cépéristes. On aurait encore donné un raccourci inespéré au Parti Destourien Libre pour gravir les échelons ou brûler les étapes et aux Tunisiens sceptiques sur la transition. La réconciliation n’aurait recueilli qu’un échec de plus. La « réconciliation » aurait paradoxalement irréconcilié les Tunisiens.

On aurait pu aujourd’hui, dans une transition démocratique, prendre prétexte de ce conflit tragique entre deux adversaires politiques aussi redoutables qu’irréconciliables, pour tenter de démasquer l’innommable, de dénoncer la monstruosité politique, d’instaurer un débat politique, moral, historique et intellectuel sur la violence politique, sur l’immoralité et l’illégitimité de l’élimination physique des adversaires dans le jeu politique institutionnel, même dans un système qui était alors despotique. Surmonter les incertitudes de la transition, les flottements de la nouvelle démocratie et la quête de vérité douloureuse qu’elle suppose, par un débat franc, honnête, pédagogique, pour extirper un mal profond, est plus bénéfique pour la soif de vérité d’une nation en doute qu’un procès, qu’il y a tout lieu de croire, est fabriqué de toutes pièces par des initiateurs revanchards.

Dénoncer tout haut la violence dans la société ou dans la politique, dans le passé autoritaire ou dans le présent démocratique, pour les morts comme pour les vivants, oui, il le faut. En politique, en effet, quand on parle de solution politique ou d’un règlement d’un conflit politique, on a aussitôt à l’esprit l’idée que la solution est censée être non-violente. La violence dans toutes ses facettes, même si elle est, ô combien, réelle dans les sociétés et les combats politiques, n’est pas politique, mais impolitique. Elle empêche le dialogue, le compromis, les concessions. La politique elle-même, on s’en souvient, a été créée pour éliminer la violence en société.

Les inégalités de forces, la domination de l’homme par l’homme, l’esprit démoniaque, sont une réalité irrécusable dans la sphère politique, une constante dans l’histoire. Mais dans les sociétés civilisées ou démocratiques ou non barbares, il est recommandé d’atténuer leur intensité ou leur dilatation par des procédés politiques, pacifiques ou formels. Eric Weil, en faisant la distinction entre « force » et « violence », estimait qu’on pouvait admettre en politique, tout au plus, ce qu’il appelle la « force non-violente », qui ne serait pas seulement fondée sur la « force de la raison », mais aussi sur la « force de l’action » (je suppose qu’il s’agit dans son esprit de l’efficacité, ruse, exploitation de procédures). Mais la violence physique est à bannir, car la politique est la force ordonnatrice et régulatrice par excellence, en lutte contre la fragmentation des individus. Si elle est censée introduire de la cohésion dans une sphère déchirée et divisée, elle ne doit pas elle-même chercher à désorganiser la société, en y ajoutant violence sur violence.

Si on rejette la violence des islamistes, la violence des terroristes, la violence de Ben Ali, on doit tout autant rejeter la violence des laïcs, fussent-ils modernistes, progressistes ou fondateurs d’une République. Quand un dirigeant tue ou fait tuer, c’est qu’il se croit tout permis dans un monde sans valeur, sans justice, sans liberté. Il n’en a pas le droit, quel que soit son statut ou son génie. Bourguiba pouvait prétendre être plus grand que la Tunisie, libre à lui. Mais il ne pouvait être au-dessus de la loi et de la morale, si du moins les preuves sont avérées, encore moins s’en vanter devant un auditoire. Robespierre s’est aussi vanté de couper la tête de Danton, jugé et condamné par un tribunal révolutionnaire, en la montrant en public. Où cela a entraîné la France ? N’ajoutons pas encore de l’huile au feu ?

Le tribunal de l’histoire, tribunal plus serein, dépassionné, seraitle meilleur juge du conflit, si on pouvait prouver la véracité des faits qui sont reprochés à Bourguiba, notamment après sa mort. Mais si on pouvait prouver encore les faits reprochés à Ben Youssef, de préméditer une action terroriste contre Bourguiba, l’histoire et la morale le jugeraient de la même façon. Tous les deux voulaient dans ce cas régler leurs discordes et haines politiques par l’élimination physique, l’un l’a tenté, l’autre l’a fait… jusqu’à preuve du contraire.

Le débat sur ce conflit féroce, entre deux leaders rivaux impitoyables, conduisant à l’assassinat présumé de l’un par l’autre, est en lui-même bénéfique en Tunisie. L’idée de violence suppose en arrière-plan l’idée de non-violence et l’idée de réflexion sur la violence. Il aurait été souhaitable que ce débat ne se déroule pas dans un prétoire, peu adapté aux combats politiques proprement dit. Mais que dans la conjoncture actuelle, il a pris la forme d’un procès, même fictif (et ce procès l’est). Aujourd’hui, à travers le processus démocratique poursuivi en Tunisie, on a besoin dans notre société d’un « cadre moral », c’est-à-dire du sens de la justice, de l’équité, de la justesse, pour évaluer le degré d’attachement moral atteint par notre société pour résoudre ses conflits, en l’espèce, pour évaluer un fait historique irrésolu, l’assassinat de Salah Ben Youssef, comme moyen de règlement d’un conflit politique, normalement soluble par des moyens politiques.

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