Point de vue – Tunisie. Interdite ici, la politique revient ailleurs

 Point de vue – Tunisie. Interdite ici, la politique revient ailleurs

Des Tunisiens manifestent à Tunis le 13 décembre 2025, brandissant des photos de chefs de partis et d’opposants emprisonnés. (Photo FETHI BELAID / AFP)

En 2025, les mouvements sociaux recensés ont presque doublé par rapport à la période précédente en Tunisie, montrant une hausse vertigineuse de protestations autour d’enjeux économiques, sociaux, environnementaux, politiques et même humains (contre la répression). Chassée d’un domaine, la politique se transfère vers un autre.

 

La célèbre formule « la nature a horreur du vide » ne s’applique pas qu’aux sciences physiques : elle est profondément politique. Là où des forces sociales et politiques sont neutralisées ou réprimées, l’activité politique, un mouvement vital des sociétés humaines, trouve toujours un autre canal pour s’exprimer. On peut contrecarrer ou criminaliser un espace politique, mais on ne peut pas supprimer la politique elle-même. Dans l’histoire moderne, dès que les instances institutionnelles sont verrouillées ou neutralisées, la rue devient l’« autre parlement », la manifestation l’« autre parti », et les réseaux sociaux deviennent le nouvel espace public. La Tunisie contemporaine offre un cas particulièrement éclairant de ce phénomène. Lorsque l’État restreint sévèrement les partis, syndicats et le Parlement, la vie politique se déplace vers la rue, les mobilisations sociales et d’autres formes d’expression collective.

Depuis juillet 2021, le processus politique tunisien s’est nettement éloigné des normes pluralistes et démocratiques aperçues après la révolution de 2011. Le président Saïed a suspendu le Parlement, accumulé les pouvoirs exécutifs et étendu l’état d’urgence, restreignant de facto l’espace politique institutionnel autonome. Dans ce contexte, plusieurs organisations de défense des droits humains ont fait l’objet de suspensions ou de restrictions administratives, comme l’Observatoire mondial contre la torture (OMCT) en Tunisie, ainsi que des ONG locales et des sites indépendants. Cela illustre une volonté claire de réduire l’espace associatif et civil indépendant.

L’effet immédiat de ces fermetures et restrictions a été un déplacement de l’activité politique vers l’espace public non institutionnel. Tout au long de l’année 2025, des milliers de Tunisiens de tous bords ont manifesté à Tunis pour dénoncer « les injustices » et réclamer des libertés politiques et de meilleures conditions économiques, rassemblant militants, citoyens, étudiants et formations politiques autour de slogans contre la répression et pour la dignité, ou ailleurs, comme à Gabès, réclamant le droit à une vie environnementale saine contre la pollution de leur ville.

De même, les syndicats, notamment l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), longtemps acteur central et souvent médiateur social, se retrouvent au cœur d’une confrontation frontale avec le pouvoir. Face à ce qu’ils perçoivent comme une tentative du président de limiter l’action syndicale, l’UGTT a appelé à des mobilisations et manifestations, réaffirmant que lorsque les voies institutionnelles se ferment, les acteurs sociaux multiplient leurs formes de luttes dans l’espace public. C’est également le cas des manifestations des avocats, journalistes, médecins, étudiants et autres.

Ce transfert du politique vers la rue n’est pas simplement une déviation improvisée : il répond à un vide créé par la réduction autoritaire des canaux institutionnels de participation. Là où les partis sont affaiblis ou interdits, où le Parlement ne joue plus son rôle de forum incontournable de délibération et où les syndicats sont harcelés, les citoyens se tournent vers les manifestations, parfois spontanées, parfois orchestrées par des réseaux civiques ou politiques informels, pour faire entendre leurs revendications.

L’expérience tunisienne n’est pas un cas isolé dans l’histoire contemporaine. Des dynamiques similaires se retrouvent dans divers contextes historiques et géographiques, où la restriction ou l’affaiblissement des canaux politiques « officiels » n’a pas étouffé le politique, mais l’a simplement déplacé. En démocratie, même lorsque le Parlement est paralysé, les majorités politiques bloquées, les gouvernements essoufflés et les réformes injustes, le peuple tente de retrouver ses droits dans la rue, dans des manifestations, comme en France ces dernières années, notamment depuis les Gilets jaunes. Autrefois, dans les pays scandinaves, quand les partis sociaux-démocrates dominaient la vie politique durablement, les contre-pouvoirs étaient transférés au patronat. De même, dans les pays démocratiques européens, lorsque les partis de droite dominent longtemps, les syndicats et les organisations civiles investissent automatiquement la rue.

Cela montre que l’espace politique ne se réduit pas à l’espace institutionnel et que lorsqu’on creuse un vide dans l’architecture politique institutionnelle, un autre espace public apparaît, non contrôlé par les élites classiques.

Ce mouvement de la politique vers la rue s’explique par la nature même de l’action politique. La politique n’est pas simplement une série de procédures formelles ou institutionnelles : elle est aussi l’expression de conflits sociaux, d’aspirations collectives et de débats portant sur la justice, l’égalité, la redistribution, la dignité et la reconnaissance. Si l’on empêche les citoyens d’entrer dans des voies « légitimes » de participation, ils trouvent d’autres voies : protestation, grève, occupation d’espaces publics, art, graffitis ou expression culturelle et numérique.

En restreignant ainsi l’activité des partis ou des syndicats, on pousse des citoyens « ordinaires » à devenir eux-mêmes des acteurs politiques, organisés ou non. La manifestation n’est plus uniquement un instrument de pression : elle devient une forme de représentation politique alternative, parfois plus radicale, en tout cas plus démocratique que les instances institutionnelles qu’elle cherche à remplacer. Les mobilisations peuvent se durcir, se passionner ou se fragmenter, créant des mouvements hétérogènes, difficiles à coordonner, mais puissants, car ils reflètent de multiples expériences de frustrations sociales. Même lorsque des organisations traditionnelles sont marginalisées, de nouvelles formes d’alliance émergent : réseaux informels, collectifs citoyens, coalitions de travailleurs et citoyens, parfois spontanées, ne se reconnaissant pas dans les courants classiques de gauche ou de droite.

Le constat est donc clair : restreindre l’activité politique institutionnelle ne fait pas disparaître la politique, cela ne fait que déplacer son lieu d’expression. Cela pose une question fondamentale pour les sociétés qui aspirent à la démocratie : quel est le rôle des institutions politiques si elles ne sont plus les canaux privilégiés de l’expression collective ? Les partis, syndicats et parlements ne sont pas simplement des organisations juridiques ou administratives : ce sont des médiateurs essentiels entre les aspirations populaires et les décisions effectives. Lorsque ces médiateurs sont neutralisés, la capacité de construire des compromis, de négocier des solutions et d’imposer le respect des règles communes s’épuise, laissant place à une politique de l’affrontement et de la rue. On sort de la politique ordonnée et institutionnalisée pour entrer dans un autre type de politique, plus désordonnée, mais aussi nécessaire.

 

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