Point de vue – Tunisie. Le débat libre est la chose la moins partagée

 Point de vue – Tunisie. Le débat libre est la chose la moins partagée

Illustration (Photo : FADEL SENNA / AFP)

En Tunisie, c’est l’opinion, telle qu’elle s’exprime dans les réseaux sociaux, qui censure désormais le débat libre. L’autorité politique n’a pas besoin de le faire, même si le contexte politique général y conduit.

 

En Tunisie, tout le monde se réclame du débat d’idées, élites, groupes, personnes peu ou non instruites. Mais rares sont ceux qui en acceptent réellement les règles. La plupart d’entre eux contribuent à sa dérive, notamment dans les réseaux sociaux. On invoque la liberté d’expression comme un étendard, on la redoute dès qu’elle cesse de conforter nos certitudes, notre camp ou nos intérêts. Le débat libre est célébré en principe, combattu en pratique. Il est sans doute, aujourd’hui, la chose tunisienne la moins partagée.

 

Le paradoxe n’est pas nouveau. On a connu les dérives du débat même lors de la transition démocratique, où tout le monde était assoiffé d’expression. Mais il en va autrement avec les réseaux (a)sociaux. Conçues à l’origine comme des espaces d’échange, de discussion et de confrontation des points de vue, ces plateformes sont aussitôt devenues des machines à obstruer ou à empêcher le débat (à vrai dire, elles n’ont jamais cessé de l’être). Les sites du pouvoir veillent eux aussi au grain. On a pris l’habitude, dans le système numérique, de faire prévaloir l’émotion, la colère et la simplification sur l’argument, la raison et la nuance. On ne discute quasiment pas, on réagit. Le débat libre est étouffé, non par la censure directe, mais par la logique du système, qui récompense l’outrance et pénalise la réflexion.

 

La révolution de 2011 a peut-être libéré la parole plus vite qu’elle n’a construit une culture du dissensus. L’expression s’est émancipée, mais le débat, lui, n’a pas suivi. Or débattre ne consiste ni à hurler plus fort que les autres, ni à se frotter à l’émotion déplacée, ni à accumuler des likes, ni à occuper l’espace médiatique. Débattre suppose d’admettre que l’autre puisse avoir tort, et qu’il puisse aussi avoir raison. Cette hypothèse demeure encore, hélas, suspecte en Tunisie.

 

Il est vrai que l’inculture civique et, dans certains cas, l’analphabétisme pur et simple, ne facilitent guère les choses. Le débat libre suppose nécessairement que l’on ait des compétences minimales, pour pouvoir comprendre un texte (parfois complexe), une analyse (théorique), une idée (nuancée), distinguer un fait d’une opinion, suivre un raisonnement (subtil ou dialectique), accepter la contradiction. Lorsque ces bases font défaut, le débat se transforme en affrontement primaire, activé par des slogans ou des invectives gratuites. Il ne s’agit pas ici d’une méprise à caractère social, comme on pourrait le croire, mais d’un constat politique évident. Sans éducation, et il est même banal de le dire, point de délibération possible. Dans le passé, les Lumières, ou encore les libéraux comme John Stuart Mill ou Tocqueville, y ont insisté pour la diffusion même des Lumières. On se souvient encore du « Sapere aude » (ose savoir) de Kant. Schmitt a même rappelé une fois que les Lumières ont évoqué le « despotisme éducatif » pour faire progresser le genre humain.

 

Dans l’espace public tunisien, comme dans la culture arabo-musulmane, la divergence est trop souvent perçue comme une trahison. Critiquer un parti, c’est être accusé de servir le camp opposé ; participer à un débat avec les islamistes, comme avec les communistes autrefois, constitue une trahison. Mais doit-on débattre seulement avec ceux qui pensent comme nous, au risque de ne plus penser ? Ne dit-on pas qu’en démocratie, il faut surtout débattre avec ses ennemis ? Sous la transition démocratique, il n’y avait d’ailleurs de débats (libres) qu’entre laïcs et islamistes. C’était, de surcroît, le débat supposé le plus important, malgré les dérives des islamistes. Le climat autoritaire rend-t-il borgne ? Questionner le pouvoir, c’est, pensent encore certains, nuire à l’État ou à l’intérêt général. Le débat n’est-il pas lui-même d’intérêt général (orienter les opinions et intérêts individuels égoïstes vers le bien public) ? Mettre en doute l’opposition, c’est, dit-on encore, être rangé parmi les soutiens du régime. Le gouvernement n’a-t-il pas, lui aussi, le droit de débattre avec ses opposants ? Force est de constater que le débat se réduit alors à une logique binaire, manichéenne, où toute position nuancée ou équilibrée est immédiatement dévalorisée. On n’est plus entre citoyens débattants, on est soit entre amis et ennemis selon le modèle schmittien, soit dans un débat de sourds (pour ne pas dire un débat de bavards invétérés).

 

Cette polarisation est renforcée par une confusion persistante entre la critique et l’insulte, entre l’argumentation et l’intention. On ne répond pas à ce qui est dit, mais aux supposées arrière-pensées de celui qui parle. L’analyse est remplacée par le procès moral ou même l’art divinatoire. Le non-sachant devine comme par miracle la pensée du sachant.

 

Ce n’est pas un hasard si cette incapacité à débattre librement a pu nourrir l’autoritarisme et accélérer son réinvestissement en Tunisie après le 25 juillet. À l’évidence, un pouvoir sans contradiction sérieuse prospère sur le silence. Cette incapacité affaiblit encore l’opposition, qui se replie sur des slogans au lieu de construire des alternatives crédibles. Elle épuise enfin les citoyens, qui finissent par se détourner d’un espace public devenu agressif, haineux, confus et stérile. L’espace public est accaparé alors par les colporteurs du faux. Le plus inquiétant est peut-être la banalisation de cette situation. On s’habitue à l’absence de débat comme à une fatalité tunisienne supplémentaire. On s’adapte, on s’autocensure, on choisit ses silences. Le débat libre ne disparaît pas brutalement, il se dégrade, se rétrécit, devient l’apanage de cercles fermés ou de conversations privées, voire de chuchotements, même si l’imaginaire de la libération de la révolution est toujours présent.

 

On oublie que citoyens, élites et groupes débattent tous ensemble pour parvenir à un compromis raisonnable et trouver des solutions acceptables par tous, sans qu’un groupe, un clan ou un homme ne puisse « dicter » ses vues personnelles à tout un pays et contraindre tout le monde au silence, ou au consensus forcé, qui est plutôt un symptôme de peur. Réhabiliter le débat libre en Tunisie ne signifie ni parler davantage, ni abstraire le concret, ni faire des « rêveries solitaires », ni sélectionner arbitrairement avec qui débattre, ni éliminer certaines catégories du débat libre, mais parler mieux, c’est-à-dire savoir écouter, répondre, nuancer et douter pour parvenir à des solutions négociées, légitimes et efficaces. Autrement, les Tunisiens continueront de parler beaucoup et de se comprendre très peu.

 

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