Point de vue.Tunisie - Le retour post-révolution de l’ancien dictateur

On discute de plus en plus en Tunisie de la question du retour de Ben Ali, l’ancien président dictateur, réfugié jusque-là en Arabie saoudite, notamment en rapport avec des rumeurs faisant état de la détérioration de son état de santé. La question mérite en effet d’être débattue par l’opinion en cette phase de transition.

La fuite de Louis XVI, connue sous le nom de « fuite de Varennes » en juin 1791 après la Révolution française, a été ratée, même si le monarque avait préparé minutieusement un plan d’évasion du Palais des Tuileries. Il comptait rejoindre le bastion des Royalistes de Montmédy et lancer même une contre-révolution. Mais il a été arrêté avec son épouse Marie-Antoinette, en route à Varennes-en-Argonne (Lorraine). Il a été par la suite jugé et condamné par les députés de la Convention nationale à la peine de mort, puis guillotiné en janvier 1793. Après le soulèvement populaire en Iran qui ont amené la Révolution khomeiniste, le shah Reza Pahlevi s’enfuit en Egypte le 15 janvier 19769, où il meurt d’un cancer l’année suivante. Ben Ali est, lui, plus chanceux. Bien que sa fuite fut soudaine et improvisée, sans plan préétabli, il n’en a pas moins réussi à débarquer en Arabie saoudite le 14 janvier 2011, après émeutes et manifestations massives dans tout le pays. Il a même eu un traitement hospitalier de la part des dictateurs théocrates de la Saoudie en tant que président déchu d’une République revigorée.

Curieusement, en Tunisie, les anciens présidents républicains de l’ère autoritaire ont eu le même sort que les derniers monarques beylicaux. Ils ont été poussés de force à la sortie. Bourguiba fut assigné à résidence, surveillée dans sa ville natale à Monastir, pour ne pas dire emprisonné de fait, par le nouveau Général-président qui lui a succédé à la suite d’un coup d’Etat : Ben Ali. Pour les derniers monarques husseinites, le nationaliste Moncef Bey, l’avant-dernier monarque, est déposé en 1943 par la France qui l’accuse de collaboration avec les forces de l’Axe, et Lamine Bey, le dernier monarque, a subi le « coup d’Etat » républicain de Bourguiba en 1957, et pire encore, fut par la suite humilié par ce dernier.

Toute la Tunisie, classe politique, instances de lutte contre la corruption ou de justice transitionnelle et société civile, s’interroge encore aujourd’hui, huit ans après la fuite du novembriste en chef, avec une passion qui s’est quelque peu attiédie, du sort à réserver à celui par qui le mal est arrivé : un dictateur sans état d’âme, un corrompu sans vergogne, un président sans instruction.

Jusque-là, on savait que Ben Ali ne souhaitait pas revenir au bercail. Ni l’expérience de la justice de transition tunisienne, ni les multiples condamnations à emprisonnement par contumace à son encontre, ni les sommes faramineuses de dédommagement, ni l’état de l’opinion ne le poussent à le faire. Le déchu ne voudrait pas subir le sort des procès politiques de Louis XVI ou de Ceausescu ou de Moubarak. Il n’ignore pas que les haines et les passions révolutionnaires ne se sont pas encore apaisées, même si elles se sont atténuées. Essebsi, qui n’a pas d’atomes crochus avec l’ancien dictateur, avait essayé sous la pression de l’entourage, avant les élections de 2014, et même après, de trouver une issue « honorable » à cette question, pour avoir le soutien des Rcédistes et favoriser l’élection de son parti et de la sienne. Mais il savait qu’il lui fallait compter avec l’attitude de l’intéressé lui-même, de l’état de l’opinion, des forces politiques, et aussi des modalités pratiques. Mohsen Marzouk, le président de Machrou Tounès déclare franchement ces jours-ci souhaiter le retour de Ben Ali, par souci humain, sans esprit de vengeance, en agitant la rumeur de son grave état de santé. Il estime qu’: « Aujourd'hui, il existe trop d'hypocrisie ! Plusieurs membres du gouvernement actuel occupaient des postes officiels sous Ben Ali. Arrêtons cela et faisons face à nos douleurs avec bravoure ! Certes, il y a eu des erreurs et de l'injustice et on en tient compte. Toutefois, nous devons avancer ! ». Dans le même ordre, l’ancien opposant et ancien ministre du gouvernement Chahed, Mabrouk Korchid, déclare que si l’ancien chef de l’Etat reste à l’étranger, cela risque de porter atteinte à l’image de la démocratie et de la transition. Ils réclament tous les deux une solution.

La question est certes problématique, mais il faut voir pour quel type de transition la Tunisie a opté jusque-là, tant vis-à-vis des anciens membres de l’ancien régime, que pour leur ancien chef, Ben Ali. La question est davantage politique que juridique, ou plutôt le juridique suit ici le politique. Tout comme l’idéologique est souvent destiné à suivre la pratique en phase de transition, comme l’illustre les expériences comparées.

Jusque-là, la Tunisie a choisi la transition qui va dans le sens de l’inclusion prudente ou de l’exclusion atténuée, une sorte de réalisme à la tunisienne. La Tunisie n’a opté ni pour l’épuration systématique, ni pour l’excommunication radicale. Toutes des pratiques détestables de l’ancien régime, desquelles voudrait justement se démarquer la nouvelle démocratie dans la mesure du possible. Mais, la Tunisie n’a pas non plus effacé l’ardoise du passé. Elle ne peut pas le faire. Ce serait illégitime vis-à-vis du peuple, victime principale des errements du dictateur. Si la classe politique a en général une attitude réaliste, favorable à la réconciliation (islamistes, libéraux, démocrates, gauche modérée, outre les courants destouriens), pour des raisons souvent d’opportunité politique ou électorale, l’opinion démocratique militante reste rigide, celle de la gauche protestataire notamment. Même si on a l’habitude dans ce genre de circonstances de voir la rigidité s’évaporer progressivement par l’écoulement du temps. Le retour de Bourguiba après la révolution était surtout d’ordre moral, politique et philosophique, celui de Ben Ali serait simplement d’ordre physique.

On a déjà admis les membres de l’ancien régime dans les gouvernements successifs, au parlement et dans la direction des partis démocratiques, plusieurs d’entre eux ont crée leurs propres partis. Alors, que représente le retour dans son pays d’un ancien président vieilli, meurtri, condamné de fait par la population et par l’histoire, dont la fuite même a été dégradante, qui n’aura de surcroît pas la possibilité de s’adonner à la politique, contrairement à ses anciens collaborateurs et ministres aujourd’hui. On ne l’autorisera pas à le faire. S’il accepte de revenir en Tunisie (certainement pas avant 2019) en acceptant les conditions d’une « hospitalité » différente de celle de l’Arabie Saoudite, c’est-à-dire une retraite « paisible » proche d’une assignation de fait transitoire, en épurant son passif financier vis-à-vis de l’Etat tunisien, même sans procès, à travers par exemple une commission constituée à cet effet, préalable à une éventuelle pension de retraite, il n’y a pas d’obstacle dirimant pour peu qu’il y ait une volonté politique de tourner la page sur la question. Soumis à ces conditions, il peut retrouver progressivement sa citoyenneté.

La légitimité démocratique suppose que la liberté est censée exister pour tous, hommes du passé et hommes du présent, sinon pour personne, même si une précaution s’impose sur les modalités du retour d’un ancien chef d’Etat. Le passé autoritaire était un verrouillage sans relâche, l’avenir doit être le contraire, une ouverture pour tous, avec les sacrifices requis de la conjoncture. Il faut croire en la démocratie, malgré ses premiers balbutiements, somme toute ordinaire.

En démocratie, tout le monde devrait assumer des choix difficiles et pénibles, même les esprits qui ne s’accommodent que de pureté. Le choix du retour de l’ancien dictateur Ben Ali en est un. La prudence s’impose dans ce cas, pour éviter toute forme de béatitude, mais la démocratie n’a pas le luxe d’être sélective, pour peu qu’un arrangement soit conclu entre les parties. Elle doit avancer et faire face.

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