Point de vue.Tunisie - Soigner l’intolérance religieuse par le libéralisme

Manifestation à Tunis contre les arrestations des non-jeûneurs et la circulaire Mzali de juillet 1981 préconisant la fermeture des cafés et restaurants ainsi que l’interdiction de vente de boissons alcoolisées durant Ramadan. La manifestation "Mouch Bessif" ("pas contre notre volonté") revendique le respect des libertés individuelles et rappelle le caractère civil de l'État et la liberté de conscience, garantis respectivement par les articles 2 et 6 de la Constitution de 2014. FETHI BELAID / AFP / 27 mai 2018.

Quand une pratique religieuse privilégie la forme sur le fond, le sacerdoce et les rites désuets sur le sentiment religieux, elle suscite irrémédiablement l’intolérance. Le libéralisme, à la base, une philosophie de tolérance et de liberté, a des chances de limiter les effets de l’intolérance en islam, au ramadan comme en temps normal.

Les Tunisiens ont souvent l’impression d’avoir fait chuter une dictature pour rien. Ce n’est pas seulement leur système politique qui est en cause, mais aussi leur religion et ses interprètes. Le VIIe siècle garde imperturbablement un droit de regard, voire un droit de garde sur le XXIe siècle, même balbutiant, de la Tunisie. La dérive religieuse, à travers ses rites et pratiques fétichistes, reste constante tout au long de l’année, soutenue de pied ferme par le mouvement islamiste, malgré une certaine tiédeur stratégique de sa part. L’excitation se réveille en sursaut durant le « mois saint » ou « mois islamiste ». Le mois d’errahma se révèle être le mois de tous les dangers, où intolérance et persécution se liguent ensemble pour la bonne cause. Et le ramadan est toujours un test de libéralisme et de tolérance réelle en islam. Tous les pays arabo-musulmans en ont besoin.

Rappelons que le libéralisme a été un combat pour la tolérance et la liberté. Il a été historiquement une critique de l’ancien régime, de l’absolutisme politique, de l’intolérance, de la coercition d’une Eglise exclusive, et un défenseur du droit naturel de l’individu à la liberté de conscience et à l’égalité. Spinoza s’est attaqué aux mystères, aux fétichismes et à l’irrationalisme religieux; Luther a fait une lecture libérale du christianisme épurée de son aspect sacerdotal; Locke et Voltaire ont sanctifié la voie de la tolérance; Constant a défendu le sentiment religieux contre les formes religieuses désuètes; Tocqueville a défendu la vertu morale de la religion; Popper a fait le procès de l’infaillibilité humaine; Aron récusait tout fatalisme et tout dogmatisme. En islam, Ibn Rochd considérait que la révélation et la philosophie allaient ensemble, que le Coran est un appel à l’examen, à la réflexion. La suppression du califat par Atatürk, la révolte intellectuelle rénovatrice de Ali Abderrazik et l’audace séculière de Bourguiba auraient pu frayer la voie de la libéralisation de l’islam. En vain. Dans les pays arabes, pouvoir et ulémas ont souvent été complices. Ils se renforçaient mutuellement au point de reporter indéfiniment l’échéance libérale.

Tutelle et pesanteur n’ont pas abdiqué aujourd’hui dans les pays musulmans, loin s’en faut. L’obéissance religieuse semble être comme dans l’Antiquité ou au Moyen Âge, une garantie de sécurité politique. En Tunisie, le peuple a fait un pas en avant en politique et deux pas en arrière en religion. La religion est accusée de persécution, mais l’Etat n’a pas réussi à gagner ses galons en matière confessionnelle. Et pour cause ! Il est juge et partie. En vertu d’un vice constitutionnel, « sa religion est l’islam », expression maladroite et anachronique. Les autorités politiques et les partis politiques sont débordés par la complexité de la transition ou motivés par des arrière-pensées d’ordre politique ou électoraliste. Les tribunaux et la police, par endroit réfractaires au changement, ont du mal à comprendre le sens de la liberté de conscience ou de l’Etat civil. Les islamistes refusent ostensiblement d’adouber la nouvelle Cour constitutionnelle, non pas faute de prétendants, mais parce qu’elle « risque » justement de protéger ces valeurs civiles fondamentales contre la tentation théocratique.

Dans ce cas, face à la faillite ou la démission générale, les citoyens sont en droit d’honorer par eux-mêmes, ce que John Rawls appelle leur « devoir de civilité », pour veiller au respect de ces valeurs, rappeler aux autres, pouvoir, partis et musulmans fanatisés par le mois saint, le sens des principes fondamentaux, de la liberté individuelle, de croyance et de conscience, d’égalité citoyenne, du droit, de neutralité de l’Etat dans la protection des cultes. Et heureusement, les citoyens, militants, progressistes et associations ne se privent pas de le faire.

Le « mois saint », qui rigidifie habituellement la croyance religieuse des pratiquants, islamistes et salafistes, constitue assurément un bon test pour observer le respect de ces valeurs libérales. C’est ici que le fond remonte clairement à la surface. Ce mois saint n’est pourtant ni une exception temporelle, ni une exemption de droit et de liberté. Le ramadan lui-même pourrait être expurgé de ses pratiques, rites et fétichismes originaires, attentatoires à la liberté de conscience et de croyance, surtout que les musulmans l’appellent hypocritement « mois de tolérance » (shahr al-tasa’mah). Où est cette « tolérance » tant galvaudée par les musulmans ? On ne la voit nulle part en terre d’islam, lors de ce « mois saint »,comme en dehors de ce mois.

Durant le mois de ramadan, les consommateurs continuent à être confinés dans de rares cafés autorisés, couvrant honteusement leurs vitres de rideaux ou vulgairement de papier journal, comme dans un système d’apartheid, ajoutant à la « honte » supposée de manger et de boire l’inesthétique du panorama. Les vitres cachant la « honte » humaine sont érigées comme une frontière entre le normal et l’anormal, ou entre le normal et le paranormal, relevant d’une autre planète. Les rites et les mentalités résistent à l’évolution des mœurs. Certains policiers, comme tous les ans (et jusqu’à quand ?), s’autorisent à persécuter des consommateurs innocents dans des cafés de commerce. Des musulmans traditionalistes, de leur propre initiative, s’arrogent comme toujours, le droit de veiller par eux-mêmes sur l’islam et sur le jeûne de leurs coreligionnaires. Que ces derniers soient athées, sceptiques, indifférents, agnostiques ou croyants, importe peu. Pourtant, au moins la moitié des Tunisiens ne jeûne pas au mois ramadan (il y a déjà 20% de Tunisiens diabétiques d’après des statistiques de 2018, sans compter ceux qui sont atteints de maladies cardio-vasculaires, d’hypertension, les femmes enceintes, et ceux, jeunes et moins jeunes, qui sont indifférents aux pratiques de ce mois…). Dépassés par les événements, les uns veulent sans doute sauver les apparences d’un islam pieux, combattre l’incrédulité ambiante, les autres, rappeler une nécessité hypocritement politique.

Il faut rappeler que l’incrédulité ou le déclin du sentiment religieux naissent justement des formes rigides, désuètes, ennemies de la liberté, qui ne s’adaptent pas à l’évolution de l’opinion et des mœurs, jusqu’à devenir pesantes et confuses par la répétition injustifiée. Jamais disent les statistiques de la période de la troïka, les Tunisiens n’ont consommé autant d’alcool que depuis que les islamistes sont parvenus au pouvoir. Jamais ils n’ont constitué autant de réserves d’alcool qu’en prévision du mois de ramadan. Jamais les Tunisiens n’ont détesté leur religion, le fétichisme et la barbarie qui l’entourent que depuis que les islamistes sont devenus démocratiquement influents et religieusement intolérants. Ce jeu entre les formes de la religion et le sentiment religieux, le penseur libéral Benjamin Constant en a fait une de ses thèses principales dans un livre monumental, peu connu ou oublié, De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements (1824-1831), livre volumineux qu’il a rédigé patiemment tout au long de sa vie. Le sentiment religieux considère-t-il, est inhérent à l’homme. Celui-ci éprouve le besoin de se mettre en communication avec les puissances invisibles pour apaiser son âme. La forme religieuse, elle, naît du besoin qu’il éprouve de rendre réguliers et permanents les moyens de communication établis entre ces puissances invisibles et lui. D’où l’idée que la forme d’une religion doit être adaptée ou proportionnée à l’état de l’époque. Une forme durable qui cesse d’être proportionnée à l’état de la civilisation s’oppose au progrès de l’avenir. Les pratiques et formes religieuses ne satisfont alors plus le sentiment religieux. La religion cesse d’être croyance pour devenir pur fétichisme, adoration, rites et usages intolérants. L’esprit de caste, de sacerdoce s’approprie la religion et la pervertit pour prolonger sa durée. D’ailleurs, pour confirmer les propos de Constant, il n’est pas inutile de rappeler que, dans leur histoire préislamique, les Arabes étaient fétichistes, ils croyaient au culte des pierres. Un fétichisme qui réapparait avec l’islam dans la Kaâba, morceau de pierre et « demeure sacrée ». La visite de la Kaâba est encore incontournable dans le pèlerinage à la Mecque. Elle est le lieu vers lequel se dirige la prière et celui autour duquel les pèlerins effectuent les sept tours du tawaf. Ces formes et rites deviennent si éloignés qu’on finit par en oublier le sens. Leurs vestiges se conservent sans motifs. L’imagination des cheikhs et fuqaha musulmans en comble l’obscurité des sens.

On en est là en Tunisie et aussi dans les pays arabo-musulmans. La forme de l’islam est devenue trop pesante à l’esprit de l’époque, à la libération de l’individu, à son autonomie, à sa libération vis-à-vis du groupe, à son besoin de participation démocratique. La foi est naturelle à l’homme, elle est l’asile spontané de son âme tant qu’elle est intérieure, paisible, charitable, secourable, pacifique, humble. Elle fait fuir les croyants dès que l’autoritarisme de la tradition et des rites désuets se substitue à la croyance sincère et que la forme devient un artifice persécuteur. L’homme sauvage qui se subvient à lui-même, les tribus qui vivent dans les forêts, ou les bédouins dans le désert, ne ressemblent pas à l’homme moderne, instruit, rationnel, informé, et, est-on tenté de dire « numérisé ». Le polythéisme des Grecs n’est pas le monothéisme des juifs, des chrétiens ou des musulmans, les peuples arabes du VIIe siècle, ne peuvent avoir les mêmes formes religieuses que l’homme du XXIe siècle à l’ère d’internet, de bioéthique et de mondialisation. Luther l’a bien compris. Il a établi sa Réforme au XVIe siècle, parce que la Papauté et l’Eglise sont devenues artificiellement pesantes à une époque d’éveil, celle de la Renaissance. Il appelait même au retour aux sources, car la religion chrétienne a été dénaturée. Il en va de l’islam qui a besoin d’une grande toilette libérale.

Un peuple qui se libère politiquement, moralement, intellectuellement des chaînes de l’autoritarisme politique, ne peut pas ne pas vouloir se libérer aussi des contraintes et formes pesantes de la religion, même s’il est habité par un sentiment religieux naturel ou spontané. Mais une croyance vieillie, retardée par des formes et institutions alourdies, déclinantes, voire « terrorisantes », suscitent l’indifférence de l’intelligence et la tiédeur de la foi. L’enthousiasme et la croyance cèdent la place au pouvoir des prêtres, émirs, cheikhs, formules et rites magiques qui cherchent d’autant plus à imposer ces formes vieillies que l’irréligion a déjà envahi la foule.

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