Ramadan : le jeûne ne vous change pas, il vous offre de changer

Chaque année, la même question revient : le Ramadan nous transforme-t-il vraiment ou reprenons-nous, dès l’Aïd, le cours de nos habitudes, inchangés ?
Par le Dr Bouchra Benchekroun, médecin nutritionniste et auteure de La Clé de votre Santé, corps et Esprit
Dans mon cabinet, j’observe ce paradoxe depuis des années. Pendant un mois, certains de mes patients reprennent le contrôle : ils mangent mieux, dorment différemment, ralentissent. Puis, progressivement, tout s’efface. Comme si cette parenthèse n’avait été qu’un moment suspendu, sans lendemain. C’est là, selon moi, le malentendu : le Ramadan ne vous change pas. Il crée les conditions idéales pour changer. La différence, c’est vous.
Cette conviction, je la nourris autant de ma pratique médicale que de ma réflexion personnelle. Car ce mois ne se résume ni à une privation ni à une tradition. Il peut devenir un véritable processus de transformation, à condition d’en comprendre le sens.
En islam, un concept éclaire cette possibilité : la fitra, la nature originelle. Cette disposition intérieure avec laquelle chacun vient au monde, orientée vers le bien, vers l’équilibre, vers l’essentiel. Avec le temps, cette nature ne disparaît pas, mais elle s’enfouit sous les couches accumulées : stress, excès, automatismes, blessures non résolues.
Le Ramadan agit alors comme une invitation à creuser. Non pas pour revenir à une forme d’innocence perdue, mais pour retrouver une forme de lucidité sur soi. Car le véritable moteur du changement n’est pas le jeûne en lui-même, mais la conscience qu’il rend possible.
Le Coran est explicite : le jeûne est prescrit pour atteindre la taqwa, cette conscience éveillée. La faim n’est donc pas une finalité. Elle est un outil. Une interruption. Une rupture dans le flux continu des habitudes.
En médecine, nous savons que toute transformation commence par une prise de conscience. Un patient qui n’écoute pas son corps ne peut pas guérir. De la même manière, une personne qui vit en pilote automatique ne peut pas évoluer. Le jeûne, précisément, vient suspendre cet automatisme. Il introduit un espace entre l’envie et l’acte, entre l’impulsion et la décision.
C’est dans cet espace que quelque chose peut se jouer.
Les premiers jours du Ramadan enclenchent d’ailleurs un processus que la science connaît bien. Sur le plan biologique, le corps active l’autophagie, ce mécanisme de nettoyage cellulaire récompensé par le prix Nobel de médecine en 2016. Le système digestif se met au repos, les cellules éliminent leurs déchets, l’organisme se régénère.
Mais ce travail ne peut produire ses effets que s’il est respecté. Un iftar excessif, trop riche, trop abondant, annule en quelques heures ce que le corps a engagé pendant toute la journée.
Le même principe vaut pour le mental. Nous sommes exposés en permanence à un flux d’images, d’informations, de sollicitations. Ce bruit continu agit comme une forme de saturation. Le Ramadan peut être l’occasion de le réduire, ne serait-ce que partiellement, pour retrouver des espaces de silence, souvent inconfortables au départ, mais nécessaires. Quant à l’âme, elle n’échappe pas à cette logique. Le jeûne ne se limite pas à l’abstinence alimentaire. Il interroge aussi nos comportements : la parole, les intentions, les rancœurs que l’on entretient parfois pendant des années. Ce sont là, peut-être, les véritables toxines.
Si le Ramadan peut devenir un temps de transformation, ce n’est donc pas par magie. C’est parce qu’il réunit, de manière rare, des conditions favorables : une discipline collective, un rythme différent, une attention accrue à soi et aux autres. Mais ces conditions ne suffisent pas.
La question n’est pas : « Est-ce que le Ramadan me change ? » mais plutôt : « Qu’est-ce que je fais de ce temps qui m’est donné ? ».
Le Ramadan ouvre une brèche. Il ralentit, il interrompt, il révèle. Mais il ne décide pas à notre place. Il ne transforme personne à lui seul. Il offre une possibilité. À chacun de choisir s’il s’en saisit ou s’il referme cette parenthèse dès l’Aïd.
