Reportage.Oran, une ville en effervescence

Crédit photo : Frédéric Soreau/Photononstop/AFP - Nejma Brahim

Ils sont randonneurs, bouquinistes, peintres, slameurs, musiciens… La ville d’Oran, dans le nord-ouest de l’Algérie, fourmille de jeunes talents qui ne demandent qu’à être entendus. Nous sommes allés à leur rencontre.

ESCAPADE DANS LA NATURE

Ce vendredi matin, face au lycée Lotfi d’Oran, les bus font chauffer leur moteur. Il est 8 heures et les randonneurs arrivent au compte-gouttes dans le quartier de Haï El Moudjahidine, près du front de mer. Certains vont à Mostaganem, d’autres partent à la découverte des grottes. “Tout le monde est là, on peut y aller !” lance Samira Seddik. La guide referme ensuite les portes du bus et donne le top départ. Direction la forêt de M’sila pour une excursion de 14 kilomètres.

Sur le sentier, Samira use d’un dynamisme constant pour motiver ses troupes. Elle prend la tête du peloton, composé de familles, de ­copains-copines et de solitaires. Vêtue d’un treillis et d’un turban, la fondatrice de la structure Ecotourisme Oran confie avoir “toujours été passionnée par la nature”. Elle convoque ses souvenirs d’enfance : “On organisait beaucoup de sorties avec mes parents. La décennie noire nous a contraints à faire une pause, mais j’ai tenu à reprendre.” Alors trentenaire, Samira a décidé de suivre une formation de guide.

“On a du romarin ici !” dit-elle en le pointant du doigt pour le montrer aux 20 participants. Elle cueille des brindilles avant de les ranger dans son cabas, où se côtoient jasmin et eucalyptus. Face à la Maison forestière, la guide évoque les communautés qui vivaient là autrefois. “Cela fait partie de notre patrimoine culturel, il ne faut pas qu’il se perde”, précise Samira. Mehdi, le plus discret des visiteurs, est fier de voir que les gens “s’approprient enfin leur pays”. Cet amoureux de la naature, bercé par les paysages de la montagne des Lions, où il a grandi, part une fois par mois en randonnée. Celui qui dort souvent à la belle étoile lorsqu’il n’est plus l’heure de rentrer pense à tout : tente, polaire et bâton sont ses compagnons de route. Accroché à son sac à dos, un sachet fait office de poubelle. “On manque d’éducation en la matière, vu les déchets qu’on trouve ici et là. Mais ça viendra”, positive Mehdi.

AU ROYAUME DES LIVRES

Au Livre de sable, une bouquinerie aux allures ­modestes mais au charme insoupçonné, Salim Djouhri aime se laisser aller au songe. “Mon père m’a donné le goût de la lecture très tôt. J’ai commencé à vendre des bouquins sur un simple étal dans la rue”, confie-t-il. Alors âgé de 20 ans, il se heurte à l’incompréhension quasi générale. La police et les commerçants lui mettent des bâtons dans les roues. “Mon entourage m’a encouragé à me trouver un vrai boulot”, soupire Salim. En fixant les murs rouges de sa boutique, ce passionné se réjouit du chemin parcouru. Sourire en coin, il dégaine un article du quotidien El Watan : “C’est l’histoire d’un de mes clients, qui a parcouru 1 600 kilomètres pour venir m’acheter des livres !”

Parmi sa clientèle, des jeunes et moins jeunes qui ont soif de lecture. “Dommage que le cliché selon lequel l’Algérien ne lit pas persiste. Pour moi, le problème n’est pas là. Il y a des lecteurs mais trop peu de livres.” Il s’empare d’un vinyle et le place sur le tourne-disque. Les notes de blues enflamment la petite pièce, tandis que le gaillard scrute les étagères sur lesquelles reposent les œuvres de Shakespeare, André Malraux ou encore Malek Bennabi. Salim, qui dort souvent dans sa boutique lorsqu’il n’est plus l’heure de rentrer, voit loin : “Un jour, je serai le Gibert Joseph algérien. J’aurai une ­bouquinerie dans chaque ville.”

SLAM, MUSIQUE ET PEINTURE POUR LIBÉRER LA PAROLE

A la galerie CivŒil, située dans le quartier du Miramar, au cœur d’Oran, Samia, alias “Sam”, s’improvise prof de slam. Chaque semaine, cette membre du collectif Awal* anime des ateliers d’écriture. “On avait tous l’impression qu’on ne méritait pas d’être entendus. Le slam permet de légitimer ses émotions”, assure cette jeune femme charismatique. Face à elle et aux curieux qui s’agglutinent à l’entrée, les slameurs prennent la parole. “J’ai toujours aimé l’astronomie, alors je parle de l’Algérie à travers ce thème”, explique Fadia. Djamel a écrit un recueil de poésie dans lequel il présente sa vision de la religion. De son côté, Chahinez use des mots pour lutter contre le racisme. Ses mains s’agitent et croisent les toiles accrochées aux murs de la galerie d’art. C’est La Main du peuple, imaginée par Merine, qui est exposée. Le jeune peintre s’est fait remarquer grâce à un style cinglant, qui caricature les maux de la société algérienne à l’aide d’une main aux traits grossiers et aux couleurs flashy.

“Ça bouge à Oran ! Je suis fière de voir qu’on a de plus en plus de lieux pour accueillir la culture”, se réjouit Mounya. Comme Marmita, la cantine culturelle qui a ouvert dans la rue parallèle et qui propose une scène musicale. “On manque de lieux où se produire, c’est donc une bonne initiative”, estime Mehdi Salhi. Ce féru de musique électrique a créé il y a trois ans le groupe Zerro. A ses débuts, il empruntait la guitare de son frère. “Je devais la remettre à sa place discrètement”, sourit-il. Mais lorsqu’il remporte le deuxième prix d’un concours, son aîné le laisse enfin utiliser l’instrument. “Les reprises permettent de s’approprier une chanson et le public qui va avec”, détaille cet auteur-compositeur-interprète, qui s’inspire entre autres de Stromae.

Avec un clip et plusieurs vidéos à son actif, Mehdi se dit optimiste. “On est en pleine révolution culturelle. Il faut juste travailler, faire ses preuves”, argue-t-il. Et d’ajouter : “Bien sûr, il y a des obstacles d’ordre sociétal. Les gens voient la musique comme un plan B, pour moi c’est mon plan A.” Il enregistre un album avec Toute fine, slameuse féministe du collectif Awal, et espère un jour obtenir la carte d’artiste. Un laissez-passer pour conquérir le monde. Avec l’ambition, pour lui et tous les autres, de représenter Oran et de la rendre toujours plus radieuse.

* Collectif lancé par cinq jeunes slameurs en janvier 2017 pour dénoncer par le biais de la ­poésie le harcèlement de rue.

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