Sororité entre femmes : mythe ou réalité selon les milieux sociaux ?

 Sororité entre femmes : mythe ou réalité selon les milieux sociaux ?

Fatima-Ezzahra Benomar lors d’une manifestation du collectif féministe Nous toutes en 2022 à Paris. (crédit photo : Magali Cohen/Hans Lucas via AFP)

Le mot sororité entre femmes est partout. Dans les discours de féminisme et sororité, les manifestations, les slogans, les campagnes de communication. Il s’affiche comme une promesse. Celle d’un soutien entre femmes capable de fissurer les plafonds de verre. Mais la sororité entre femmes vaut-elle pour toutes les origines sociales et ethniques ?

Numéro 210 – Mars 2026

En bref :

  • La sororité entre femmes s’impose comme un idéal féministe, mais reste inégalement vécue selon les parcours.
  • Rivalités professionnelles, syndrome de la reine des abeilles et discriminations sociales et ethniques en limitent la portée.
  • Cette solidarité ne va pas de soi : elle se construit par des pratiques concrètes et un engagement collectif.

Théorisée dans les années 1970, elle était encore qualifiée en 1975 par l’écrivaine et militante Benoîte Groult de « fraternité féminine » à inventer. Où en est-on aujourd’hui ? Avance-t-on dans les carrières où concurrence et compétition sont omniprésentes ?

Les témoignages dessinent une réalité rugueuse car la sororité n’est ni instinctive ni universelle. Pour Fatima-Ezzahra Benomar, militante féministe et coprésidente du collectif Coudes à coudes, elle va même à rebours de notre apprentissage social. « Dès l’enfance, les récits fondateurs mettent en scène des femmes rivales, jalouses, cruelles (la sorcière, la marâtre), tandis que l’amitié et la loyauté sont l’apanage des personnages masculins. La méfiance entre femmes est apprise, intégrée, normalisée. » Ce phénomène intériorisé se manifeste très concrètement dans les trajectoires professionnelles, révélant des rivalités professionnelles entre femmes. L’avocate d’affaires Insaff El Hassini raconte combien le travail avec certaines consœurs a longtemps été « hyperpénible », marqué par des compétitions incessantes. « J’ai souvent été confrontée à des cheffes qui se mettaient en concurrence avec moi, malgré leur plus grande expérience. »

Elle décrit des femmes parvenues à des postes de pouvoir qui refusent d’aider celles qui suivent. Celles-ci estiment que, puisque l’ascension a été rude pour elles, les autres doivent aussi « galérer », un comportement souvent associé au syndrome de la reine des abeilles. La juriste dénonce la violence psychologique que certaines supérieures hiérarchiques exercent sur des collaboratrices plus jeunes. Ce comportement a un nom : le syndrome de la reine des abeilles. Résulte-t-il d’une défaillance individuelle ou d’un système qui raréfie les places… ou d’une combinaison des deux ?

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« La concurrence entre femmes est simplement égale à celle des hommes »

En haut de l’échelle, n’y aurait-il de place que pour une seule femme à la fois, celle qui parvient à s’y hisser devenant une exception à protéger, parfois contre les autres femmes ? A cette question, la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve apporte une réponse à la fois clinique et politique. « L’égalité, c’est reconnaître que nous sommes égaux jusque dans nos bêtises, nos lâchetés, nos jalousies et nos agressivités. La concurrence entre femmes est simplement égale à celle des hommes; prétendre qu’elle est ‘pire’ est une manière de cibler le caractère des femmes. Nous avons des personnalités différentes. Certaines se mettent plutôt au centre, d’autres sont plus dans le partage, considérant qu’ensemble, on est plus intelligents. »

Cette lecture éclaire une partie des mécanismes à l’œuvre. Pour Insaff El Hassini, ce constat renvoie à une réalité plus brutale encore. « La sororité exige du temps, de l’énergie et une sécurité minimale. Lorsque la survie économique ou professionnelle n’est pas assurée, notamment pour les femmes victimes de discriminations, l’entraide passe au second plan. On est dans le ‘chacun pour soi’, parce qu’on n’a pas le temps de mentorer les autres quand on se bat pour rester debout. »

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Le syndrome de la reine des abeilles, symptôme des rivalités professionnelles entre femmes

Elle rappelle que l’ascension des femmes a longtemps dépendu du bon vouloir masculin, rendant difficile l’émergence d’un pouvoir collectif. Celles situées à l’intersection des dominations, exposées à des discriminations sociales et ethniques (maghrébines, noires, asiatiques, etc.), ont, cruel paradoxe, moins accès aux réseaux classiques de sororité. L’avocate dénonce aussi l’instrumentalisation de figures féminines « modèles » issues de la diversité, utilisées pour culpabiliser les autres. « Si elle a réussi, c’est que tu n’as pas fait assez d’efforts », en invisibilisant les obstacles cumulés. Ces expériences, loin d’être isolées, s’inscrivent dans des rapports sociaux plus larges.

Lorsque les origines sociales ou ethniques entrent dans l’équation, la sororité se fragmente davantage. « Les femmes ne forment pas un bloc homogène, rappelle Fatima-Ezzahra Benomar. Les jugements de classe sont omniprésents. Le franc-parler de celles issues de milieux populaires est souvent disqualifié, perçu comme un manque d’élégance. » Elle souligne que ces dernières, qui ont parfois appris à « avoir une grande gueule », sont fréquemment jugées avec mépris, voire qualifiées de « poissonnières ».

Dénia Benelhabbes Bahadir, aujourd’hui directrice d’une institution culturelle, s’est très tôt heurtée à la fragilité de la sororité face aux hiérarchies sociales. « J’ai eu une supérieure qui exigeait d’être appelée ‘directeur’, refusait toute féminisation et freinait sciemment l’évolution d’autres femmes. Le message était limpide : pour survivre au sommet, il faudrait neutraliser toute trace de féminité, mais aussi toute solidarité. »

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Sororité entre femmes et discriminations sociales et ethniques : une fracture persistante

Dans les arcanes du pouvoir, marqué par un esprit de rivalité débridé, ces tensions restent clairement à l’œuvre. Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre, livre un constat sans détour : « Je ne suis pas sûre de pouvoir dire que j’ai été beaucoup aidée par des femmes. Soit il n’y en avait pas vraiment là où j’évoluais, soit elles avaient le syndrome de l’échelle qu’on fait tomber derrière soi. » Cette « échelle » renvoie à une croyance profondément ancrée : la valeur d’une femme serait proportionnelle à sa rareté. Pour protéger une place chèrement acquise, certaines choisissent de ne pas en créer d’autres.

Najat Vallaud-Belkacem nuance toutefois ce constat, citant une figure qui échappe à cette logique, Ségolène Royal, qui a joué un rôle déterminant dans son parcours. Et surtout, elle agit, refusant d’infliger à d’autres ce qu’elle dénonce. « Lorsque je suis en situation de décider – dans un ministère, une équipe de campagne, une entreprise ou une ONG –, je me pose toujours la même question: Qui est autour de la table, qui n’y est pas, et pourquoi? »

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Peut-on construire une véritable solidarité entre femmes ?

Ouvrir la table, explique-t-elle, permet à des femmes plus jeunes ou jugées moins « légitimes » d’observer. Puis de contribuer. Cela suppose aussi une vigilance constante sur les mécanismes invisibles : temps de parole, interruptions, microviolences. « Laisser l’espace ouvert, c’est accepter de ne pas tout contrôler », insiste-t-elle, quitte à céder la lumière ou le pilotage d’un projet, en assumant que la réussite des autres n’enlève rien à la sienne. La sororité, forme de solidarité entre femmes, ne peut se réduire à une posture morale, mais s’incarne dans une pratique concrète. Insaff El Hassini se définit comme une « cheerleader », faisant circuler les ressources, recommandant, mettant en relation, sans se poser en sauveuse.

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« La sororité ne coule pas de source »

Fatma Bouvet de la Maisonneuve a choisi de déployer la « passerelle » qui lui a manqué, afin d’aider les femmes et les personnes venues de l’étranger à accéder aux codes de la réussite. Refusant l’entre-soi et la non-mixité, elle trouve cet élan « très galvanisant ». « La sororité ne coule pas de source. Elle se forge via des formations, un apprentissage collectif et un engagement militant » C’est sa manière de « l’emporter un peu sur des codes qui cherchent à nous étouffer en permanence ». Pour elle, cette solidarité doit permettre de « conquérir les places que l’on mérite », celles auxquelles les femmes n’ont pas encore accès.

Selon Fatima-Ezzahra Benomar, cette capacité d’écoute et d’entraide, notamment entre femmes de milieux sociaux différents, ne va pas de soi. Elle s’acquiert. La sororité, insiste-t-elle, se forge via des formations, un apprentissage collectif et un engagement militant. Etre « sorore » ne coule donc pas de source. Cette attitude relève d’un choix. Pour Najat Vallaud-Belkacem, l’enjeu est clair: ne plus être une « exception isolée », mais transformer chaque réussite individuelle en passage collectif. Une vision qui rejoint celle de Madeleine Albright, première femme secrétaire d’Etat américaine, et qui tient en une punchline restée dans les annales : « Il y a une place spéciale en enfer pour les femmes qui n’aident pas les autres femmes. »

Illustration de la sororité entre femmes, générée avec IA. (crédit : Eleonora Machline)
Illustration de la sororité entre femmes, générée avec IA. (crédit : Eleonora Machline)

Chiffres clés :

  • Années 1970 : théorisation du concept de sororité
  • 1975 : Benoîte Groult évoque une “fraternité féminine” à inventer
  • 1997 : Madeleine Albright devient la première femme secrétaire d’Etat américaine

FAQ

La sororité entre femmes est-elle naturelle ?
Non. Elle se construit socialement et nécessite un apprentissage.

Qu’est-ce que le syndrome de la reine des abeilles ?
Un comportement où certaines femmes en position de pouvoir freinent d’autres femmes.

La sororité fonctionne-t-elle pour toutes ?
Non. Les discriminations sociales et ethniques limitent son accès.

Comment la renforcer ?
En partageant ressources, réseaux et en restant attentive aux inégalités.