Technologie & Web.Jamal Dine, "géotrouvetou" marocain écolo

Quand on pense inventeur, on voit un savant fou aux cheveux ébouriffés et au crayon à l’oreille. Rien de tout ça avec Jamal Dine. Yeux bleus perçants, port altier et mots bien choisis, ce natif du Mans conçoit ses projets d’inventions, pour améliorer notre environnement, dans des domaines censés être les plus polluants au monde.

Le Mans : ses rillettes, son industrie agro-alimentaire (les fameux poulets de Loué) et surtout ses 24 heures. Une course automobile qui a créé un écosystème dans cette ville de province. C’est là que naquit Jamal Dine, en février 1983, de parents marocains, originaire du Grand Casablanca. Son père, footballeur professionnel à Settat, vient en France dans les années 70 et joue dans plusieurs clubs de la région parisienne avant de finir sa carrière dans un club de la Sarthe. «  La ville du Mans est connu pour ses industries. Il y avait donc beaucoup de travailleurs immigrés (algériens, marocains, africains). Mon père qui était titulaire du bac, a beaucoup aidé les ouvriers dans leurs démarches administratives, leurs courriers. » Après sa carrière sportive, il se lance aussi dans l’entrepreneuriat avec une société de logistique pharmaceutique qui couvre les régions Bretagne, Pays de la Loire et Centre.

Jamal Dine, pour sa part, suit sa scolarité au Mans avant d’intégrer une école de commerce, spécialisé dans l’automobile. « Un domaine qui m’intéressait beaucoup car j’ai grandi avec. La proximité géographique et la passion ont fait que je me suis destiné à fond pour ce milieu. J’ai même travaillé avec Audi et Peugeot, qui faisait évoluer leurs nouveaux moteurs au Mans. ». Toutefois, pour reprendre l’entreprise familiale, il « abandonne » un temps l’automobile et travaille durant 12 ans dans le transport et la logistique.

Engagement et victoire politique

Jamal garde en parallèle un lien fort avec le Maroc. « Depuis l’enfance, on allait au Maroc pendant 3 mois en été, nous explique-t’il. Mon père me faisait même rater 15 jours d’école pour qu’on puisse rester au maximum (rires). ». Une attache avec le pays d’origine qui, aussi bizarrement que ca puisse paraître, va lui redonner sa chance dans l’automobile, au gré d’un évenement politique dans sa région.

Dans les années 2010, Jamal est très impliqué. Avec sa société qui atteint en 2015, le million d’euros de chiffres d’affaires, il embauche jusqu’à 33 employés tous venus des quartiers sensibles du Mans. « J’avais l’ambition de faire travailler des jeunes qui venaient du même milieu que moi. Pendant mes études, j’ai vu la difficulté de trouver du boulot, malgré les diplômes ou les qualités. Du coup, j’essaie de leur donner leurs chances. Je fais de la « discrimination positive » en quelque sorte».

En 2012, il crée, avec d’autres, Quartier Libre, qui fédère 950 personnes adhérentes au projet.  L’association a pour but de ne plus laisser passer les choses qui n’allaient pas, de donner la parole aux habitants des Sablons et de traiter les questions de leurs quotidiens.  Dés lors, l’association et ses adhérents, va « en groupe » rencontrer le Maire et donne son avis.

En 2014, les élections municipales vont être l’occasion pour présenter le quartier de 20 000 habitants, aux partis politiques qui ne « connaissaient rien de la vie du quartier». Dans les revendications portées par Quartier Libre, l’arrêt du jumelage de la ville du Mans avec le Polisario. « Il faut savoir que c’est l’une des rares villes à le faire. Ce n’était pas une simple revendication marocaine. Il faut savoir que de l’aide humanitaire en provenance du Mans était détournée et cela posait un vrai problème aux habitants de la ville. Nous étions plusieurs de la jeune génération à vouloir demander son arrêt. » D’autant que Jamal est perplexe sur le paradoxe du parti socialiste sur place. « Nous avions alors un membre du gouvernement de l’époque, Stéphane Le Foll qui nous affirmait que la France soutenait la position marocaine sur le dossier. Mais, le parti socialiste de la ville continuait le jumelage. On n’arrivait pas à comprendre ».

Durant l’entre deux-tours, Stéphane Le Foll, simple conseiller municipal, rencontre les membres de Quartier Libre. Il se dit convaincu de la cessation du jumelage. Son parti remporte la Mairie, mais ne change pas pour autant ses anciennes habitudes.

Et c’est lors de vœux du nouvel an 2016, que la vie de Jamal va se transformer. Le ministre de l’agriculture de François Hollande est photographié « à son insu » avec un drapeau du Polisario derrière lui. Utilisé à des fins de propagande, cela provoque une mini-crise entre la France et le Maroc. Jamal Dine va dés lors servir de « go between» entre le ministère marocain et français de l’agriculture pour les rabibocher. Il va bénéficier ainsi des 2 réseaux pour progresser sur ses projets qu’il n’avait jamais abandonné au fond de lui.

Diesel moins polluant pour le Maroc et l’Afrique

En effet, le « virus » automobile ne l’a pas quitté. Il envisage toujours de revenir dans le domaine et si possible au Maroc. «  Quand j’étais petit, on ne connaissait que Mercedes, Fiat ou Renault au Maroc. Lorsque j’ai commencé mes études dans l’automobile, le Maroc commençait à intégrer des nouvelles marques comme Kia, Hyundai, etc… Je voulais apporter ma touche de spécialisation commerciale et automobile au Maroc. ». Profitant des opportunités lancées au moment de la Cop 22, Jamal se lance sur plusieurs projets longtemps en gestation.

Le premier va être la construction d’une usine à Berrechid qui emploie actuellement 11 personnes. Avec des ingénieurs français et marocains, il lance un système qui permet de dépolluer les moteurs diesel. Grace à une injection de gaz naturel qui brise les calamines (résidus de la combustion d’un carburant), le moteur diesel brûle ainsi toutes les particules fines polluantes et se refait une santé. L’usine travaille beaucoup avec le parc automobile de l’Etat pour le moment mais Jamal lui voit un avenir au Maroc et en Afrique plus généralement. « L’idée m’est venue grâce à des rencontres avec des étudiants de l’école qui étaient dans la partie ingénierie. Pour ma part, j’étais dans la partie commerciale mais j’ai toujours gardé un œil sur ce qui se faisait en termes d’innovation. J’ai vu dans cette opportunité une solution écologique, naturelle et peu onéreuse pour les moteurs diesel. J’ai acquis une partie du brevet et j’ai su saisir l’opportunité pour lancer une unité au Maroc, où les normes sont moins contraignantes qu’en France».

Son intégration au Maroc se fait rapidement. « J’ai eu une installation très « fluide ». Je ne le pensais pas. Le fait de connaître la langue y a beaucoup contribué aussi. J’ai pu louer plus facilement qu’en France. J’ai eu des soutiens que ce soit par les banques, les ministères, etc…». Laissant la gestion de la logistique du Mans à un autre membre de sa famille, Jamal Dine vit désormais entre les deux pays, « 3 semaines au Maroc et une en France ».

Des projets dans l’agriculture et le bâtiment

Et l’ambition de Jamal ne s’arrête pas là. Son bureau d’études Avédoes  (3 employés en France et 2 au Maroc), clin d’œil à Averroès, lui permet de lancer des avancées technologiques sur l’environnement au Royaume, que ce soit dans l’agriculture, l’automobile ou le bâtiment. « Je me suis rendu compte que tous les secteurs sur lesquels j’aimais travailler, avaient besoin de trouver de nouveaux process moins polluants. On n’invente pas de cadre spécifique. Dés qu’on a une idée et qu’on veut la mettre en œuvre sous forme de business, on y va ! Par exemple, on a un projet dans l’agriculture où l’on peut trouver des solutions plus naturelles pour les rendements. On n’a pas besoin d’exploiter avec du glyphosate. On peut par exemple utiliser la reforestation des cultures. Ca n’est pas naturel de faire des céréales sur des milliers d’hectares. Avec un peu de forêt, ça change la donne. Un mécanicien qui avait hérité d’un hectare au Sénégal, l’a appliqué en reboisant et il fait reculer le désert désormais. Il fait des conférences dans le monde entier sans pour autant être allé à l’école».

Travaillant dans des domaines très polluants, il veut faire changer la vue sur ces secteurs. « Il faut savoir que l’automobile est un secteur particulier où la précision est de mise. La microseconde compte. Ca apporte une rigueur que j’essaie de nous appliquer dans nos solutions environnementales. Même dans les endroits les plus sales, on peut être optimiste. C’est l’innovation technologique qui permet d’améliorer notre cadre naturel, notre environnement. Ce n’est pas une affaire de grandes écoles. Avec des choses simples, chacun d’entre nous peut remédier à cet état de fait ».

Une autre idée lui vient avec un ami qui souhaite construire différemment. « On construit encore comme au Moyen-Age. On a rien inventé depuis nos ancêtres. On utilise du béton et surtout du sable qui est une ressource qui ne régénère que dans des millions d’années. On a inventé un concept de mur qui n’utilise pas le ciment mais nos déchets. Les murs sont plus solides et au niveau sismique, ils sont plus sûrs ». Approché par Saint-Gobain pour un rachat du brevet, Jamal avance pas à pas avec cette invention, et a déjà fait des extensions de maisons à l’Ile de Ré et dans les Yvelines. « 4 ans après, rien n’a bougé ».

Fervent partisan de l’environnement, il le voit comme une composante de « notre ADN ». Il évoque la question par l’aspect religieux. « L’Islam évoque beaucoup la matière et je me suis focalisé sur cet aspect pour me faire une conviction. Quand on lit les textes très anciens sur la façon de faire de nos prédécesseurs, ils étaient en avance sur la « gestion » de la matière qui nous entoure. Nous avons un parcours à effectuer pour mieux s’occuper de notre lieu de vie ». Et pour lui, il y a urgence à mieux conformer l’homme dans son environnement naturel : « Notre slogan est Solutions for Today  (solution pour aujourd’hui). Il y a beaucoup de solutions mais elles mettent du temps à se mettre en place. En Europe, par exemple, il y a trop de normes pour exploiter un brevet ou commencer une activité. Le Maroc permet d’aller plus rapidement, de faire des tests et d’avancer dans l’innovation. Il nous faut juste s’allier dans nos idées, et ensemble, on peut aller très loin ». Un « mantra » sur lequel Jamal Dine continue de s’appuyer pour faire avancer ses entreprises et son combat pour l’environnement et la nature. « Il faut croire en nous. Chaque pays dans le monde apporte sa pierre à l’édifice de ces problèmes qui concernent tout le monde. On n’est pas dans l’utopisme. Tout est possible »

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