1er janvier : Hommage aux travailleurs immigrés

Des ouvriers du bâtiment algériens travaillent sur un chantier en Île-de-France, le 30 janvier 1973. (AFP)
En reconnaissance pour les travailleurs immigrés de l’après-guerre, la journaliste Latifa Oulkhouir milite pour que le 1er janvier devienne une journée qui leur soit dédiée. Après avoir lancé une pétition et créé un collectif, elle nous explique la raison d’être de cette campagne, soutenue par diverses personnalités.
En Bref : Latifa Oulkhouir appelle à reconnaître le rôle des travailleurs immigrés dans l’histoire de la France. Elle propose de faire du 1er janvier une journée nationale qui leur soit dédiée. Une initiative pour rendre visible leur contribution et préserver leur mémoire.
Numéro 210 – Mars 2026
C’est à l’occasion d’un exercice donné par la maîtresse à l’école primaire que j’ai appris une chose. Mon père était né le 1er janvier. Ou plutôt qu’il ne savait pas quand est-ce qu’il était né. Ni lui, ni ma mère. Il y a toujours un moment dans la scolarité où l’on se retrouve à devoir faire son arbre généalogique. Pour certains, c’est simple et limpide. Pour d’autres, comme moi, ça s’est avéré plus compliqué.
Quelques années plus tard, je suis au lycée, je connais mieux l’histoire de mes parents. Mon père ouvrier qui a quitté son village du sud du Maroc dans les années 1960 pour subvenir aux besoins des siens, ma mère et mes frères et sœurs qui ont bénéficié du regroupement familial au début des années 1980… Une histoire comme celle de tant d’autres, parmi les travailleurs immigrés. Sachant tout cela, j’attendais avec impatience ce moment. Celui d’étudier le chapitre concernant les Trente Glorieuses. Pour la première fois, mes parents, leur histoire, notre famille allaient « exister » officiellement, dans un livre d’histoire, comme travailleurs immigrés.
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Une histoire familiale révélatrice
Mais… rien. Ou si peu. Une photo, quelques chiffres et c’était tout. Naïvement, je m’attendais à plus, à ce qu’on parle de ces hommes et de ces femmes, de leurs histoires. Je pense que ça m’aurait fait me sentir mieux dans mes chaussures de Franco-Marocaine. Parce que ça aurait rationalisé notre double appartenance.
Nous n’étions pas là par hasard. Nous n’étions pas ce que les médias renvoyaient déjà de nous, en tant que travailleurs immigrés : la France avait besoin de nos parents et ils ont répondu présents. Ils pensaient qu’un jour, ils rentreraient chez eux. Mais ce n’est jamais arrivé. Voilà pourquoi, peut-être, cette histoire est si peu narrée en dehors de certains cercles de personnes concernées. Le provisoire est devenu définitif et, avec lui, ce sentiment de non appartenance transmis par les anciens. « Nous ne sommes pas chez nous », ont répété nombre d’entre eux.
Qui raconte ces travailleurs venus du Vietnam dans les années 1940 et à qui l’on doit la riziculture en Camargue ? Les travailleurs d’Afrique de l’Ouest qui ont pris place dans les usines automobiles de Boulogne ou du Havre ? Les Portugais qui ont rejoint clandestinement la France et qui ont tenu le secteur du BTP ? Les Marocains recrutés par Félix Mora et qu’on a envoyés au fond des mines de charbon ?
L’apport de ces travailleurs immigrés est incontestable. A la fin des années 1970, on admettait que ces immigrés avaient construit un logement sur deux et 90 % des autoroutes.
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Reconnaître l’apport des travailleurs immigrés
Mais quand les remercie-t-on, ces travailleurs immigrés ? Quand prendrons-nous le temps de nous intéresser à eux, à leurs parcours ? Aux conditions dans lesquelles ils vieillissent aujourd’hui ? Il est temps de les regarder autrement que comme des travailleurs immigrés qui n’ont existé que par leur force de travail. D’autant plus qu’il s’agit d’une génération qui s’éteint peu à peu. Il est plus que jamais temps de leur rendre hommage.
Le 1er janvier, une date symbolique
C’est pour cela que j’ai souhaité lancer cette campagne. Je veux faire du 1er janvier une journée de reconnaissance nationale des travailleurs immigrés de l’après-guerre (une initiative soutenue, à travers une tribune publiée dans Le Monde, par Lyna Khoudri, Annie Ernaux, Grace Ly ou encore Alice Zeniter, ndlr). Pourquoi le 1er janvier ? C’est la date attribuée d’office à de nombreux travailleurs immigrés arrivés en France sans jour de naissance connu, en raison de l’absence d’état civil dans leur pays d’origine. Cette date, symbolique, donc, est déjà célébrée dans de nombreuses familles concernées. Elle est encore utilisée par l’administration française pour les personnes qui arrivent de régions du monde dépourvues d’état civil. Il s’agit donc d’une date importante dans l’histoire de l’immigration, que nous aimerions faire connaître à toutes et à tous.
Pour quoi faire ? D’abord, pour se souvenir et exprimer la gratitude envers ces travailleurs immigrés qui ont quitté leur pays et leurs repères pour une société dont ils connaissaient peu de chose, et qui ne voyait en eux que des bras. Des corps à exploiter contre une rémunération souvent plus faible que celle offerte aux Français. Pour collecter leurs récits et inciter les familles à le faire, montrer leurs visages et en savoir plus sur la manière dont ils ont vécu et vivent l’exil, sur leurs doutes, leur perception de la France, de leur pays d’origine…
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Une démarche de réparation et de transmission
Ensuite, ces travailleurs immigrés sont aujourd’hui à la retraite et certains souffrent de problèmes de précarité, de santé ou liés à l’isolement. Une journée qui leur serait dédiée permettrait de rendre cette réalité plus visible. Un exemple des difficultés qu’ils traversent : celui de la réforme de l’Allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa, anciennement minimum vieillesse), une aide mensuelle pour les personnes ayant de petites retraites. Depuis septembre 2023, la condition de résidence pour en bénéficier est passée de six à neuf mois.
Une règle qui pousse certains retraités immigrés à y renoncer, car rester neuf mois en France est extrêmement coûteux pour eux. Mais en y renonçant, ils accentuent leur précarité. Cette allocation, pourtant, ils y ont droit. D’autant plus que ces travailleurs à la retraite ont, en tant qu’immigrés, souvent occupé des postes mal déclarés, sous-payés, parfois jamais déclarées. Cela explique leurs petites retraites et leur besoin de l’Aspa.
Le travail mémoriel, c’est aussi cela, honorer le passé et s’en servir pour réparer le présent et l’avenir. Mais la démarche du Collectif du 1er janvier, c’est aussi et surtout une démarche d’amour dans un monde politique et médiatique largement miné par le rejet de l’autre. Celui que j’ai pour mon père bien sûr, et pour toutes celles et ceux qui ont avancé, travaillé, se sont sacrifiés pour les leurs. Celui que j’ai pour tous ces chibanis que j’ai interviewés en tant que journaliste, avec, toujours en tête, la devise du collectif : « Nous ne leur rendrons jamais ce que nous leur devons, mais nous pouvons faire en sorte que le 1er janvier leur appartienne pour toujours. »
Site internet : collectif-premier-janvier.lovable.app

le Maroc dans les années 1960 pour venir travailler en France (archives personnelles de Latifa Oulkhouir)
FAQ
Pourquoi faire du 1er janvier une journée dédiée aux travailleurs immigrés ?
Parce que cette date a été attribuée à de nombreux immigrés sans état civil précis, elle est devenue un symbole fort de leur histoire.
Qui sont les travailleurs immigrés concernés ?
Principalement ceux arrivés en France après la Seconde Guerre mondiale pour participer à la reconstruction économique.
Quel est leur apport à la France ?
Ils ont contribué massivement à la construction de logements, d’infrastructures et au développement industriel.
Pourquoi cette reconnaissance est-elle importante aujourd’hui ?
Parce que cette génération vieillit et disparaît, et que son histoire reste encore trop peu racontée.
Quel est l’objectif de cette initiative ?
Honorer leur mémoire, lutter contre l’oubli et transmettre cette histoire aux générations suivantes.
