« Tunis Arkana » de Sofiane Ben M’rad – Quand Tunis cache les secrets du monde

« Tunis Arkana » (éd. Sikelli, 2025, 413 pages) est un livre qui s’inscrit, à vrai dire, dans une rubrique romanesque assez rare en Tunisie. Il s’agit d’un mélange de critique sociale, d’enquête urbaine et de méditation à la fois historique, sociale, spirituelle et politique, qui prend pour cadre la ville de Tunis dans sa dimension mystérieuse, obscure et socialement plurielle.
L’auteur, Sofiane Ben M’rad, dont c’est le premier roman, propose ici une histoire qui refuse les cadres habituels du réalisme sociologique pour y substituer une forme d’allégorie moderne où la ville de Tunis et ses environs – La Manouba, Bardo, La Goulette, Sidi Bou Saïd –, avec des prolongements à Monastir et Testour, est le personnage principal, avec ses labyrinthes, pièges et révélations. C’est comme si la ville de Tunis était un organisme vivant. On y voit ses mutations, son histoire, ses tensions internes, ses fractures sociales, ses rapports de classe, sa corruption souterraine. Le titre « Tunis Arkana » illustre bien l’idée du roman, en nous faisant voyager dans les arcanes secrets et mystérieux de Tunis, perçue ici comme une ville-labyrinthe, où tout est caché derrière des apparences. Tunis est le prétexte d’un roman d’enquête, une intrigue pseudo-policière tendant à la découverte d’un mystérieux manuscrit secret renfermant les secrets du monde.
Sofiane Ben M’rad adopte un style vif, une écriture nerveuse, proche du scénario cinématographique par moments, avec des dialogues précis et une progression rapide. Mais ce qui est remarquable, c’est que l’auteur dépeint la ville de Tunis avec un sens du détail presque réel. Il y décrit ses jeux de lumière, ses atmosphères nocturnes, les sons, les odeurs, des fragments de plusieurs vies familiales et sociales, les désillusions politiques, la puissance des réseaux souterrains, les loges maçonniques, les sectes, les confréries, ainsi que l’ambiguïté des élites. Toutefois, le mérite de l’auteur, c’est qu’il ne moralise jamais. Il ne donne pas de leçon, ne prend pas position. Il suggère subtilement, tout en plantant le décor de la réalité concrète du pouvoir.
« Tunis Arkana » situe, au début du XIXᵉ siècle, son intrigue à l’époque du souverain husseinite Hammouda Bacha (1759-1814) et durant la période instable de sa succession (Othman Bey). Hammouda Bacha, que Sofiane Ben M’rad considère, à juste titre, comme le meilleur souverain beylical, incarne en effet un pouvoir fort, centralisé, respecté à l’intérieur comme à l’extérieur, quoique reposant sur des mécanismes autoritaires, des intrigues de cour et une surveillance constante des élites urbaines. Le règne de Hammouda Bacha est historiquement associé à une certaine stabilité, à la consolidation de l’autorité beylicale et à une politique d’indépendance relative vis-à-vis de l’Empire ottoman (il a su, entre autres, contrer les menaces et incursions de l’Algérie qui, déjà, ne voulait pas que du bien à la Tunisie). Le roman nous indique qu’un pouvoir fort n’est pas nécessairement un pouvoir transparent. « Tunis Arkana » suggère que la stabilité politique repose sur une gestion minutieuse, presque maladive, des affaires occultes (renseignement, contrôle social, élimination discrète des menaces), ce qui confère à l’intrigue une tonalité presque machiavélienne, d’autant plus que la ville de Tunis du début du XIXᵉ siècle fait cohabiter des personnages et des communautés de nationalités, de contrées et de confessions différentes. On y voit défiler, outre les Tunisiens, des Turcs, des Circassiens, des Français, des Allemands, des Italiens (Sardes, Siciliens), ainsi que des religions différentes : musulmane, chrétienne, juive, confréries soufies, maraboutistes, hindoues. Même des dalaï-lamas y passent, accentuant par là même le jeu mystérieux et occulte entre les personnages. D’autres éléments historiques sont également utiles à noter, comme le cas des espions, des eunuques, des captifs et captives, des mamelouks (eux-mêmes d’anciens captifs), de Dar Joued, cette curieuse prison des femmes (où les maris de l’époque envoyaient leurs épouses pour les sanctionner), de Saïda Manoubia, des influences wahhabites, de la fameuse bibliothèque du palais du Bardo, sur laquelle veillaient jalousement Hammouda Pacha Bey ainsi que son père Ali Bey (qui achetait pour la bibliothèque des manuscrits rares à des prix exorbitants), « une des plus riches bibliothèques du bassin méditerranéen », d’après l’auteur (p. 93-100).
Cette période sert de miroir historique permettant à l’auteur de décrire la nature du pouvoir politique dans un cadre pré-moderne, sans pour autant se soumettre à une quelconque reconstitution historique exacte. L’auteur, comme il s’est décrit lui-même lors de la présentation de son roman, est moins historien professionnel que conteur (talentueux) aimant l’histoire. D’ailleurs, il a fondé il y a quelques années l’« Association Histoire et Réconciliation ». La Tunis husseinite est présentée comme une capitale éclatée entre palais, médina, ports, milieux populaires et cercles rivaux du pouvoir. Cette configuration spatiale renforce l’idée d’un État solide en apparence, mais travaillé de l’intérieur par des rivalités, des secrets et des réseaux invisibles. L’époque husseinite permet également à l’auteur d’explorer la dimension initiatique du secret politique. Le terme « arkana » (pour ne pas dire arcane) prend ici tout son sens. Gouverner, à cette époque, c’est maîtriser des savoirs cachés, des équilibres informels et des loyautés fluctuantes. Les personnages évoluent dans un monde où la vérité ne se donne jamais directement, où chaque information est codée, hiérarchisée et potentiellement dangereuse. Le pouvoir est perçu comme un art du dissimulé, qui n’a rien à voir avec les idéaux modernes de publicité et de transparence, même si la dissimulation des pouvoirs est loin d’avoir disparu.
Par ailleurs, le choix de Hammouda Bacha permet de présenter le roman dans une période donnée, non comme un prélude à la colonisation, mais comme un moment particulier véhiculant une rationalité propre. Cette approche restitue à l’histoire husseinite sa complexité politique et culturelle, rompant avec les récits simplificateurs qui opposent tradition et modernité. Mais on peut percevoir ce cadre historique comme une critique indirecte. En évoquant un pouvoir ancien fondé sur la surveillance, le secret et la verticalité, « Tunis Arkana » invite le lecteur contemporain à réfléchir aux continuités profondes de la culture politique tunisienne. Le roman suggère que les logiques du pouvoir (concentration, personnalisation) traversent les siècles, en changeant de forme, mais pas de nature. Unilatéralité, despotisme et meurtres y sont toujours présents.
Dans le contexte husseinite, le savoir n’est jamais neutre. Il est réservé à une élite, hiérarchisé, étroitement lié à l’exercice du pouvoir. Détenir un texte contenant les « secrets du monde », c’est prétendre à une position supérieure, nobiliaire même, capable d’influencer les décisions politiques, les équilibres géopolitiques et même la légitimité du souverain. Le savoir gravite autour des souverains, de leurs collaborateurs immédiats (Tunisiens et étrangers) et des cheikhs de l’islam, les savants zeitouniens. La multiplicité des personnages engagés dans cette quête (dignitaires tunisiens, intermédiaires, agents occidentaux) révèle une lutte pour l’appropriation du savoir, mais aussi, en filigrane, une lutte pour le pouvoir, chaque clan ayant son monarque de prédilection, son Bey légitime. Le roman met d’ailleurs en scène une concurrence sourde et impitoyable entre deux logiques de pouvoir : une logique locale, enracinée dans la tradition, la ruse politique et la connaissance intime du territoire ; et une logique occidentale ou européenne, motivée par la captation systématique à son profit des savoirs orientaux. Sans jamais verser dans la caricature, « Tunis Arkana » suggère que l’Occident cherche à convoiter un objet rare, le manuscrit secret, clé d’intelligibilité du monde, annonçant déjà les futurs rapports inégaux entre colonisateur et colonisé. L’enquête est pleine de rebondissements à découvrir. La dernière partie du roman, plus initiatique, dépasse l’enquête policière. Le lecteur comprend que la quête n’était pas tant de résoudre un mystère que de révéler le fonctionnement profond de la société tunisienne de l’époque et son lien avec la culture de base du pays. Sofiane Ben M’rad a toujours été convaincu que la réconciliation des Tunisiens avec leur histoire monarchique et husseinite des siècles précédents est une chose nécessaire.
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