Tunisie.A Tunis, levée de boucliers contre l’arabisation des enseignes

Souad Abderrahim, juilet 2018, lors de sa victoire aux municipales de Tunis

C’est la polémique majeure de ce début d’année 2019. L'adoption par le Conseil municipal de la ville de Tunis d'un arrêté imposant aux commerces l’utilisation de la langue arabe sur leurs enseignes, conformément à une interprétation de l’article 39 de la nouvelle Constitution, déchaîne les passions entre identitaires et anti politiques d’arabisation.

C’est donc un vieux débat qui est plus que jamais relancé, avec en l’occurrence pour enjeu un couteux changement de façade généralisé dans la capitale Tunis, qui est aussi l’une des destinations touristiques du pays, sous peine de sanctions pour les réfractaires.  

Intervenant hier dimanche pour tenter de juguler une polémique qui enfle, la maire islamiste (Ennahdha) a fait valoir que la proposition initiale avait été adoptée à l’unanimité des membres du Conseil « sans aucune objection ni abstention ». Un argument populiste, rétorquent ses détracteurs, pour qui l’argument du consensus est un « sophisme facile », nul n’osant en général apparaître comme un traître à l’identité ou la religion dominante.

« Cela dit j'ai insisté sur la nécessité que la traduction ne soit pas faite de façon à déformer le sens des mots ou de rendre l'enseigne risible, justifie encore celle que l’on appelle la cheikha de la ville qui assure que le sens des mots sera pris en compte, de sorte d’éviter certains amalgames. Cette mesure existe depuis plusieurs années mais elle n'était pas appliquée. L'arrêté n’est donc qu’un rappel à l’ordre », a notamment expliqué la maire de Tunis.

Tentant, pour certains, de « noyer le poisson » ou encore de mieux faire passer la pilule, Souad Abderrahim a fait savoir que durant ledit conseil, ce sont en réalité plusieurs mesures qui ont été adoptées, mais c’est seulement l'adoption de l'arrêté sur l’arabisation qui a été relayé par les médias. « La réunion du conseil municipal a permis de réviser le montant annuel de la location du marché des automobiles, ainsi que la mise en place d'une nouvelle stratégie pour l'entretien et le nettoyage des cimetières, etc. », tempère-t-elle.

Réactions outrées à l’égard du « le repli sur soi »

Furieux, mais n’en perdant pas pour autant leur sens de l’humour, de nombreux internautes pro francophonie et diversité ont réagi en s’en donnant à cœur joie, tournant en dérision ce que pourrait donner concrètement et phonétiquement l’application de la circulaire qui résulte souvent en une homophonie des plus vulgaires :  

Dans un registre plus grave, l’universitaire Mohamed Sadok Lejri a considéré que « la langue française constitue une composante essentielle de l’identité des Tunisiens », que « les francophones sont généralement imperméables à l’intégrisme religieux », et que l’agenda des conservateurs consiste en une série de « manœuvres visant à imposer sournoisement des dogmes identitaires à toutes les strates de l’Etat et de la vie des Tunisiens » .

Dans une tribune à la tonalité solennelle, l’angliciste et co-fondatrice d’Afek Tounes Houda Cherif a pour sa part lancé un appel destiné à la maire de Tunis, titré « Ne faites pas de la capitale une Tunis Town arabisée ! ».

« Je voudrais, chère madame, vous exprimer ma grande déception, voire mon regret d’avoir défendu la candidature d’une femme à ce poste, regrette Cherif. […] Dans un passé pas très lointain, la Tunisie fut, comme vous le savez, le symbole de la modernité, de la diversité et de la tolérance dans le monde arabe. Notre richesse en matière de langues lues, parlées et écrites était non seulement une fierté mais aussi notre porte d’accès vers l’univers des lettres, des sciences et du savoir », poursuit-elle, avant de conclure « faire de Tunis une « Arabia Town » du style de China Town serait une énorme erreur », met-elle en garde.

Dans l’Algérie voisine, la controverse reste d’actualité

Quelques jours auparavant, le 27 décembre à Tunis, l’ancien ambassadeur d’Algérie à Tunis et ancien président de la Commission d’arabisation de Boumediène, Abdelkader Hadjar, évoquait la farouche opposition à l’arabisation en Algérie. Pour l’ancien diplomate, c’est la France et le courant francophone en Algérie qui auraient « actionné » la question berbère, à la fin des années 1970, afin de freiner le projet de l’arabisation. « Une théorie du complot », a rétorqué une partie de l’audience d’une conférence en marge de la journée internationale de la langue arabe.

A Alger, le projet d’arabisation des commerces et des entreprises est resté gelé jusqu’en 1991, puis une loi portant généralisation de la langue arabe a été bloquée par le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali, a dénoncé Abdelkader Hadjar, avant que ce débat de société ne passe à la trappe durant les années de conflit civil, suivies par un retour graduel du français dans l’administration, les ministères et dans les devantures des commerces et les entreprises privées.

Pour la linguiste algérienne Ibtissem Chachou, « la politique d’arabisation a fait qu’aucune langue n’est maîtrisée ». Un argument souvent repris en Tunisie par ceux qui regrettent le recul général observé en matière d’apprentissage des langues depuis l’ère Ben Ali.

En février 2013, quelques milliers de sympathisants d’Ennahdha avaient manifesté à Tunis pour exprimer leur sentiment anti français.

Seif Soudani

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