Tunisie.Des propos de l’ambassadeur de l’UE font polémique

Patrice Bergamini avec Slim Azzabi, bras droit électoral de Youssef Chahed

Synonymes d’ingérence pour certains, dédaigneux pour d’autres, mais reflétant une réalité taboue pour d’autres encore, des déclarations de Patrice Bergamini comprises dans un entretien qu’il a accordé au Monde provoquent une vague d’indignation au sein d’une partie de la classe politique tunisienne. Le diplomate y dénonce notamment « les groupes familiaux » qui seraient un obstacle à toute réforme économique du pays.  

Réalisée par Frédéric Bobin et titrée « Face aux turbulences régionales, l’Europe ne veut pas perdre le soldat Tunisie », l’interview fait l’objet d’un « grand format » du Monde Afrique du 9 juillet courant. Pour en comprendre les enjeux et l’importance du timing de cet entretien, il faut prendre en compte le contexte particulier dans lequel il se déroule.

Tensions autour de l’ALECA

Dès le lendemain de l’interview publiée dans la soirée de mardi dernier, l’agence étatique tunisienne TAP relayait les propos de Ghazi Ben Ahmed, président de l’Initiative méditerranéenne pour le développement et expert international en politique commerciale pour qui : « Les rumeurs concernant la suspension des négociations avec l’UE sur l’accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA) n’est ni officielle ni confirmée. Les négociations ne sont ni stoppées ni gelées. Elles sont à l’arrêt pour des raisons évidentes, électorales en Europe, et bientôt en Tunisie ».  

Pour autant, il s’agit donc d’un contexte particulièrement confus, caractérisé par l’incertitude côté officiel, et par un climat anxiogène chez l’opinion publique et les PME tunisiennes quant à l’imminence ou non d’un accord dans le cadre de l’ALECA, cet instrument proposé par l’Union européenne à la Tunisie en vue d’un « partenariat privilégié » entre les deux parties, agréé en 2012. Le lancement officiel des négociations avait eu lieu pour rappel en octobre 2015, avec pour ambition affichée d’« intégrer l’économie tunisienne dans l’espace économique européen de manière progressive et asymétrique ».

Le ministre des Transports et négociateur en chef de l’ALECA pour la Tunisie, Hichem Ben Ahmed, affirme pour sa part qu’il n’est pas au courant de l’arrêt des négociations et qu’il a lu l’information dans la presse.

A-t-on, côté tunisien, claqué la porte des négociations ? S’agit-il de calculs politiciens du pouvoir en vue des élections, l’ALECA étant extrêmement impopulaire auprès de l’opposition de gauche qui pourrait bientôt s’en servir comme argument électoral ? Si rien ne permet de l’affirmer officiellement, la teneur et la tonalité exceptionnellement très franche, voire agacée, de l’entretien du Monde de Bergamini, n’ont fait qu’attiser les spéculations en ce sens.

Un message clair adressé au gouvernement Chahed

A une question sur la fragmentation de la scène politique tunisienne, le responsable européen fait ainsi une digression notable : « Je suis plus inquiet du refus du système d’évoluer économiquement. Quel que soit le résultat des élections, il va falloir qu’en 2020 quelqu’un soit vraiment en charge à la Kasbah [siège du gouvernement], fixe des priorités stratégiques et économiques claires, et dispose pour les mettre en œuvre d’une majorité stable et solide. Cela n’a malheureusement pas été le cas ces trois dernières années […]».

Ce n’est pas la première fois que des instances internationales pointent du doigt l’archaïsme du fonctionnement de l’économie tunisienne et son orthodoxie héritée de la bureaucratie des années d’avant révolution, à l’instar d’un rapport de la Banque mondiale en 2014 titré assez tendancieusement « All in the family: state capture in Tunisia ». C’est en revanche la première fois qu’un ambassadeur en poste de l’UE adresse un message aussi direct, à un chef de gouvernement en poste.  

Réactions des politiques

Hier jeudi, les premières réactions d’hommes politiques et d’alliés de Youssef Chahed sont tombées. Ainsi le ministre du Tourisme et de l’artisanat René Trabesli s’est dit « surpris par les propos de l’ambassadeur », tout en renchérissant que « même en France des familles exercent une influence sur certains secteurs ».

Plus à charge encore, Hassouna Nasfi, secrétaire général du parti Machrouû Tounes, s’est indigné à son tour des déclarations de l’ambassadeur de l’Union européenne, estimant qu’elles « portent atteinte à la souveraineté du pays », et qu’il fallait « le convoquer immédiatement ». « Si un responsable de ce niveau dit cela à la presse étrangère, imaginez ce que contiennent ses correspondances secrètes », s’interroge enfin Nasfi.

Indépendamment des intentions politiques de Bergamini, sa posture comprend un volet idéologique discutable d’une manière plus générale. Lorsqu’il affirme que « si l’on doit aider la transition économique, la forcer, la pousser, c’est parce qu’il y a des positions d’entente, de monopoles. Certains groupes familiaux n’ont pas intérêt à ce que de jeunes opérateurs tunisiens s’expriment et percent », l’homme qui se fait l’écho d’une volonté de régulation pourrait se voir rétorquer que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Car force est de constater que partout où elle est appliquée, la recette du libéralisme plus ou moins régulé, dont il est question en filigrane ici, n’empêche pas les grands groupes européens et américains de consacrer, plus que jamais, des moyens colossaux aux litiges judiciaires en rapport à des situations de monopole et de concurrence déloyale, dans des affaires qui les opposent soit à d’autres entreprises soit à leurs états respectifs.

Pour de nombreux observateurs, en Tunisie comme ailleurs, transition économique rime encore simplement, hélas, avec changement de monopoles et de népotismes, ce qui ne doit pas naturellement remettre en question le bienfondé l’installation du plus de garde-fous possibles, nationalement d’abord.   

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