Tunisie–États-Unis : une coopération militaire florissante malgré un discours souverainiste affiché

 Tunisie–États-Unis : une coopération militaire florissante malgré un discours souverainiste affiché

Certes ancien, le partenariat sécuritaire entre les deux pays et en constante consolidation. La rencontre mardi entre le ministre de la Défense Khaled Sehili et l’amiral Ben Snell, en présence de l’ambassadeur américain Bill Bazzi, en est une illustration.

Si elle s’inscrit dans une dynamique bien établie entre Tunis et Washington, cette coopération est toutefois loin d’être anecdotique étant donné l’actuel contexte géopolitique global volatile dans la région. D’autant que Snell était reçu en sa qualité de directeur du renseignement du commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM).

Au cœur de cette collaboration tuniso-américaine figure le commandement américain pour l’Afrique, United States Africa Command, acteur clé de la coopération sécuritaire sur le continent. La Tunisie bénéficie de fait d’un appui multiforme : formations de cadres militaires, exercices conjoints réguliers comme l’« African Lion », fourniture d’équipements stratégiques – notamment des hélicoptères, des véhicules blindés ou encore des systèmes de surveillance des frontières. Une aide militaire réduite toutefois de moitié au lendemain du coup de force constitutionnel du président Saïed en juillet 2021.

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Washington a également accordé en 2015 à Tunis le statut d’allié majeur non membre de l’OTAN, toujours en vigueur, facilitant l’accès à des financements et à des technologies militaires avancées. À cela s’ajoute la mise en œuvre de la feuille de route 2020-2030, qui vise à renforcer les capacités opérationnelles de l’armée tunisienne face à des menaces hybrides : terrorisme, trafic transfrontalier, ou encore migration irrégulière.

Les visites fréquentes de hauts responsables américains et les livraisons continues d’équipements témoignent d’une coopération dense et pragmatique, axée sur la stabilité régionale et la sécurisation des frontières tunisiennes, notamment avec la Libye.

Hier, côté ministère de la Défense tunisien, le ministre a souligné que cette coopération ne se limite pas à l’appui militaire, mais « repose sur un partenariat équilibré et durable, fondé sur la confiance, le respect mutuel ainsi que des valeurs et intérêts communs ». Mais au-delà de ce communiqué laconique, impossible de ne pas relever le contraste entre les paroles et les actes de l’exécutif tunisien.

 

Souveraineté affichée, alignement assumé ?

Car ce beau-fixe des relations tuniso-américaines apparaît comme aux antipodes pourtant des discours officiels de plus en plus souverainistes, portés par le pouvoir tunisien ces dernières années. À plusieurs reprises, les autorités ont insisté sur le refus de toute ingérence étrangère et sur la nécessité de préserver une indépendance décisionnelle pleine et entière.

Or, dans les faits, la coopération avec les États-Unis apparaît non seulement maintenue, mais renforcée. Cette dualité interroge sur la cohérence de la ligne diplomatique tunisienne. D’un côté, une rhétorique politique valorisant l’autonomie nationale ; de l’autre, un partenariat stratégique approfondi que d’aucuns qualifient d’atlantiste avec la puissance militaire US aujourd’hui en roue libre, débridée sous administration Trump.

Pour nombre d’analystes, cette apparente contradiction peut s’expliquer par des impératifs sécuritaires difficilement contournables. Face à des menaces régionales persistantes, la Tunisie ne dispose pas seule des moyens nécessaires pour assurer une surveillance efficace de ses frontières et lutter contre des réseaux transnationaux bien organisés. Le soutien américain devient alors un levier de taille.

Mais cette réalité nourrit par ailleurs les critiques de certains observateurs, qui y voient une forme de décalage malaisant et commode à la fois entre l’idéologie ostentatoire et les pratiques en coulisses. Derrière l’affirmation d’une souveraineté renforcée, la dépendance sécuritaire à l’égard de partenaires étrangers, en particulier américains, reste une constante.