Younes Abouyoub : « Les États arabes ont perdu la maîtrise de leur destin »

 Younes Abouyoub : « Les États arabes ont perdu la maîtrise de leur destin »

États arabes : « Leur avenir dépend désormais largement des décisions prises à Washington, à Tel-Aviv et à Téhéran. » © BNA (Bahrain News Agency) / AFP

Entre rejet de l’escalade militaire et peur d’un chaos régional incontrôlable, les États arabes naviguent dans une zone de turbulences inédites. Dans ce 8e volet, Younes Abouyoub analyse cet équilibre fragile, où chacun tente de préserver ses intérêts sans perdre pied. Propos recueillis par Fadwa Miadi.

Que révèlent les réactions des États arabes face à ce conflit ?

Pris en étau entre le marteau de ce qu’ils perçoivent, à tort ou à raison, comme une menace iranienne, et l’enclume d’une guerre régionale dévastatrice initiée par les États-Unis et Israël, les pays arabes naviguent dans des eaux plus troubles que jamais. Leur réaction, loin d’être un bloc monolithique, révèle des fissures profondes et des calculs d’une grande complexité.

Le premier réflexe des États arabes, et non des moindres, a été de se tourner vers l’enceinte des Nations unies. Sous l’égide du Bahreïn, les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et la Jordanie ont présenté un projet de résolution (2817), qui a été adopté par le Conseil de sécurité. Ce texte condamne sans ambiguïté les « frappes indiscriminées menées par l’Iran contre ses voisins régionaux ». Le fait que 135 pays aient coparrainé ce texte constitue un désaveu pour Téhéran.

Mais cette condamnation diplomatique ne doit pas être lue comme un blanc-seing donné à la coalition américano-israélienne. Elle est bien plus nuancée. En réalité, la position des États arabes oscille entre deux pôles.

Face à l’embrasement consécutif aux frappes américano-israéliennes contre l’Iran, la Ligue des États arabes a livré une analyse géopolitique d’une rare sévérité. Loin de la neutralité qui a parfois caractérisé ses prises de position, sa réaction s’est traduite par une condamnation univoque, mais dont la cible peut surprendre. C’est bien l’Iran, et non la coalition israélo-américaine, qui est désigné comme l’agresseur.

 

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Sur le plan diplomatique, les États membres ont été appelés à soutenir un projet de résolution présenté par les pays du Golfe au Conseil de sécurité. L’objectif est clair : obtenir une condamnation formelle de l’Iran pour « menace contre la paix et la sécurité internationales », tout en liant cette crise à d’autres dossiers, comme le désarmement du Hezbollah au Liban ou la guerre au Yémen, élevés au rang d’exigences de sécurité nationale.

Cette position révèle une lecture géopolitique pragmatique, voire biaisée pour certains. Car en criminalisant les actions iraniennes tout en restant silencieuse sur les frappes américano-israéliennes à l’origine du cycle de violence, la Ligue expose ses propres limites.

Au-delà de l’unanimité affichée, ce conflit agit comme un révélateur des fissures profondes de l’architecture sécuritaire panarabe. Là où l’on attendrait une défense collective, c’est une structure incapable de dépasser les logiques nationales qui apparaît. Plus encore, un fossé grandissant se dessine entre les positions officielles et les opinions publiques.

Dans les rues du Caire, d’Amman ou de Tunis, ces prises de position sont accueillies avec distance, voire avec sarcasme. Pour une partie de la jeunesse arabe, la Ligue incarne désormais moins une protection qu’une impuissance.

En définitive, la guerre n’a pas créé ces fragilités : elle les a mises à nu. La Ligue des États arabes se trouve aujourd’hui à un carrefour existentiel : se réformer en profondeur ou s’enfermer dans un rôle symbolique aux effets limités.

 

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Comment ces États arbitrent-ils entre la menace iranienne et le risque d’un chaos régional encore plus déstabilisateur ?

On observe, d’un côté, une condamnation ferme des attaques iraniennes, comme c’est le cas des Émirats arabes unis, directement frappés par des tirs de missiles et de drones, qui ont qualifié ces attaques de « flagrantes ». Le Koweït, le Bahreïn, l’Arabie saoudite, le Qatar et Oman ont tous subi des dommages.

Mais cette position s’accompagne, dans le même temps, d’une opposition claire à l’escalade militaire. Dans le même souffle que leur condamnation, les Émirats arabes unis ont exhorté toutes les parties à revenir à la table des négociations, soulignant que les solutions militaires ne créent pas nécessairement la stabilité. Ils ont également pris soin de rappeler que les États-Unis n’étaient pas autorisés à utiliser leurs territoires dans le cadre d’une opération militaire contre l’Iran. C’est un message nuancé, adressé à Washington.

C’est ici que le dilemme devient vertigineux. Les États du Golfe partagent avec Israël et les États-Unis l’objectif de neutraliser les capacités offensives iraniennes (programme balistique, missiles de croisière, drones) qui frappent aujourd’hui leurs villes. Mais une divergence fondamentale les sépare de Tel-Aviv sur la nature de la solution.

 

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Pour Israël, un scénario post-décapitation — qu’il s’agisse de chaos, de fragmentation ou de guerre civile — peut être envisagé comme un aboutissement stratégique. Pour l’Arabie saoudite, au contraire, ces scénarios sont un cauchemar. Mieux vaut, dans cette perspective, un État stable qu’un État fragmenté, même s’il est perçu comme hostile.

Les Saoudiens, comme les Émiratis, observent avec inquiétude les situations au Yémen ou en Libye. L’idée d’un Iran désintégré, livré à des factions rivales dont certaines pourraient être encore plus radicales, est une perspective terrifiante. À défaut d’une transition étroitement maîtrisée, la stabilité, même imparfaite, reste leur horizon.

La guerre actuelle est en train de devenir un « engrenage » dont personne ne maîtrise véritablement la trajectoire.

 

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Les pays ayant normalisé avec Israël peuvent-ils encore tenir l’équilibre entre sécurité stratégique et pression de leurs opinions publiques ?

Les signataires des Accords d’Abraham, notamment les Émirats arabes unis et le Bahreïn, se retrouvent dans une position particulièrement inconfortable. D’un côté, leur rapprochement avec Israël reposait sur une convergence stratégique face à l’Iran. De l’autre, ils doivent composer avec des opinions publiques majoritairement hostiles à l’offensive israélienne, en particulier à Bahreïn et à ce qu’elle représente pour les populations palestiniennes.

Leur stratégie d’arbitrage est à la fois habile et périlleuse. Elle repose d’abord sur une forme de normalisation discrète : les relations avec Israël sont maintenues sur les plans sécuritaire et économique, mais sans mise en scène publique susceptible d’enflammer la rue. Les visites officielles se font rares, les prises de parole sont mesurées.

Parallèlement, ces États activent un « soft power » diplomatique en appelant à la désescalade et à la reprise des négociations, se positionnant ainsi comme des acteurs responsables. Cela leur permet de répondre, au moins en partie, à l’indignation populaire sans rompre leurs alliances.

 

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Enfin, les attaques iraniennes directes sur leur territoire ont, paradoxalement, fourni une justification supplémentaire au maintien de leurs liens avec Israël et les États-Unis. Dans ce contexte, la défense nationale devient une priorité qui peut légitimer, aux yeux d’une partie de la population, la coopération sécuritaire avec Washington et, par extension, avec Tel-Aviv, alors qu’une autre partie de la population est de plus en plus sceptique à l’égard de la présence militaire américaine dans le Golfe.

Au final, les États du Golfe marchent sur un fil. Ils condamnent l’Iran, mais refusent de s’aligner pleinement sur la stratégie militaire américano-israélienne. Ils partagent certains objectifs stratégiques, mais redoutent profondément les conséquences d’une victoire totale.

La résolution 2817 du Conseil de sécurité constitue une victoire diplomatique, mais elle ne règle rien sur le terrain. Le véritable danger est ailleurs : ces États ont de moins en moins la maîtrise de leur propre destin. Leur avenir dépend désormais largement des décisions prises à Washington, à Tel-Aviv et à Téhéran, ainsi que de l’évolution imprévisible d’un conflit déjà régionalisé.

À plus long terme, la question de la présence militaire étrangère dans le Golfe se posera inévitablement. Ces bases américaines constituent-elles un véritable bouclier ou un fardeau stratégique ?

 

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