Libertés, démocratie, État de droit… Que reste-t-il du 14 janvier 2011 en Tunisie ?

Quinze ans après la chute de Zine El Abidine Ben Ali, la date du 14 janvier 2011 demeure un repère fondateur dans l’histoire contemporaine tunisienne. Symbole d’une révolution porteuse d’espoirs immenses, elle interroge aujourd’hui sur l’état réel des libertés, de la démocratie et de l’État de droit dans le pays.
Le 14 janvier 2011 marquait la fin de vingt-trois années de régime autoritaire et l’ouverture d’une séquence inédite dans le monde arabe. La fuite de Ben Ali consacre la victoire d’un soulèvement populaire déclenché par des revendications sociales, mais aussi par une exigence de dignité, de libertés et de justice. Les Tunisiens découvrent alors des espaces longtemps confisqués : liberté d’expression, pluralisme politique, indépendance relative de la presse et émergence d’une société civile active.
Si la Constitution de 2014 incarnait cet acquis, en consacrant la séparation des pouvoirs, les droits et libertés fondamentaux et un pseudo équilibre institutionnel inédit, elle a péché par excès de naïveté, en optant pour l’excès inverse du présidentialisme : un régime parlementaire mixte où le Parlement concentrait en réalité tous les pouvoirs, avec le « cirque » perpétuel qui en a résulté, et les arrangements politiciens qui ont fini par lasser et désintéresser les Tunisiens du fait politique.
Pendant une décennie, malgré les crises politiques et économiques, la Tunisie restait néanmoins souvent citée comme l’exception démocratique de la région, probablement overrated, surcotée à cet égard, avec notamment une justice transitionnelle qui a raté le coche.
Érosion des acquis et régression des libertés
Signe de sa fragilité, cet héritage démocratique s’est brusquement fragilisé. Depuis 2021, le paysage politique tunisien a connu un basculement majeur, né d’un moment césariste, marqué par une concentration du pouvoir exécutif, la marginalisation du Parlement et la remise en cause des contre-pouvoirs. Les poursuites judiciaires visant opposants politiques, journalistes, magistrats et militants associatifs se sont multipliées, ravivant les craintes d’un retour à des pratiques autoritaires. Des craintes toutefois uniquement partagées au sein des élites du pays, le président Kais Saïed conservant une popularité quasi intacte, ayant réussi à installer le narratif d’une administration qui saborde ses projets.
La liberté d’expression, autrefois fierté post-révolutionnaire, se heurte désormais à des lignes rouges de plus en plus visibles. L’indépendance de la justice est régulièrement questionnée, tandis que l’espace civique se rétrécit sous l’effet de lois et de discours criminalisant la dissidence.
Une mémoire disputée, un héritage en suspens
Pour une partie de la population, le 14 janvier 2011 reste une promesse trahie, incapable de répondre aux attentes sociales et économiques. Pour d’autres, il demeure un socle intangible, une référence morale et politique à préserver. Cette mémoire divisée reflète une société traversée par le désenchantement. La mobilisation marginale à l’occasion des commémorations fantômes du 14 janvier 2026 le montre bien : outre de jeunes anonymes essayant de surfer en vain sur la marque déposée « Gen Z » qui sonne aussi creux que stéréotypée, rien à signaler à l’Avenue Bourguiba.
Si les institutions issues de la révolution sont aujourd’hui affaiblies, l’esprit du 14 janvier n’a pas totalement disparu. Il survit dans les mobilisations citoyennes, les voix critiques et la conviction persistante que libertés et État de droit ne sont pas des parenthèses de l’histoire, mais des conquêtes à défendre. La question n’est plus seulement de savoir ce qu’il reste du 14 janvier 2011, mais si la Tunisie saura, un jour, renouer avec l’élan démocratique qu’il a incarné, en réconciliant des élites intellectuelles et économiques avec la « Tunisie d’en bas ».
