Touria El Glaoui : « Il ne s’agit plus seulement de visibilité, mais d’une véritable intégration du continent africain dans le discours global sur l’art contemporain »

Touria El Glaoui, fondatrice de la foire d’art contemporain africain 1-54, dont la 7ᵉ édition aura lieu du 5 au 8 février 2026 à Marrakech. La foire dynamise la scène créative locale et met en lumière les artistes africains émergents sur la scène internationale. (Photo : Abdel Majid BZIOUAT / AFP)
À la veille de l’ouverture de la 7ᵉ édition de 1-54 Marrakech (5–8 février), sa fondatrice dresse l’état des lieux de treize ans d’évolution du marché de l’art africain et revient sur le rôle clé du Maroc dans cette dynamique.
LCDL : Treize ans après la naissance de 1-54, quel bilan tirez-vous de l’évolution du marché et de la manière dont le paysage s’est transformé ?
Touria El Glaoui : Depuis la création de 1-54 en 2013, on a assisté à un véritable changement de paradigme. Le marché a gagné en maturité et en diversité, avec une reconnaissance croissante des artistes du continent africain et de sa diaspora dans les grandes institutions, les foires internationales et les collections privées.
Notre rôle a été d’accompagner et d’amplifier ce mouvement : offrir une plateforme pérenne où les galeries et artistes africains sont visibles aux côtés de leurs pairs internationaux, et où les récits qu’ils portent sont entendus dans toute leur complexité.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de « visibilité », mais d’une véritable intégration du continent dans le discours global sur l’art contemporain.
1-54 s’est imposée à Londres et à New York comme le seul rendez-vous dédié à l’art africain. Quel rôle spécifique joue votre antenne de Marrakech, installée en 2018 et souvent qualifiée de « laboratoire africain », dans cette stratégie ?
Marrakech a toujours occupé une place à part. C’est un espace de rencontre sur le continent, où artistes, galeristes, collectionneurs et institutions peuvent échanger directement, sans les contraintes souvent associées aux marchés occidentaux.
L’édition marocaine permet d’ancrer 1-54 sur le continent et de nourrir un dialogue Sud–Sud entre différentes scènes africaines et afro-diasporiques. Des partenaires comme Afreximbank (banque africaine d’import-export) ou la Fondation MACAAL jouent un rôle essentiel dans cette dynamique : ils contribuent à structurer l’écosystème, à soutenir la mobilité, la production et la visibilité des artistes africains, et à renforcer les liens entre les acteurs du marché à l’échelle panafricaine.
Vous soulignez souvent les obstacles qui freinent les galeries émergentes — visas, coûts d’expédition, disparités de prix — malgré un enthousiasme croissant. Comment 1-54 agit-elle pour professionnaliser ces acteurs et installer durablement les artistes africains dans les musées et collections internationales ?
Nous sommes très conscients des obstacles structurels qui persistent. C’est pourquoi 1-54 n’est pas seulement une foire commerciale, mais aussi un espace d’apprentissage et de partage d’expérience.
À travers des programmes comme 1-54 Forum, ou des partenariats avec Christie’s Education et Afreximbank, nous offrons aux galeries et artistes des outils concrets pour se professionnaliser, comprendre les mécanismes du marché et développer leur réseau.
Notre objectif est de créer les conditions d’une présence durable et non simplement d’une visibilité ponctuelle, dans les institutions, les collections et les discours de l’art contemporain.
L’expansion internationale fait partie intégrante de votre stratégie, notamment à travers les pop-ups. Pourquoi des villes comme Paris ou São Paulo représentent-elles des relais essentiels pour ce développement mondial ?
Ces deux villes s’inscrivent naturellement dans cette cartographie. Paris concentre aujourd’hui un réseau d’institutions, de galeries et de collectionneurs qui s’intéressent profondément à l’art du continent africain. Quant à São Paulo, elle permet d’ouvrir un dialogue avec les scènes afro-latines, souvent sous-représentées mais très dynamiques.
Notre ambition n’est pas de multiplier les foires, mais de créer des ponts culturels entre des territoires où l’histoire et la diaspora africaine sont déjà présentes et actives.
Le Maroc occupe une place particulière dans votre parcours et dans le rayonnement de 1-54. Comment percevez-vous la vitalité de cette scène ?
Le Maroc dispose aujourd’hui d’une scène artistique parmi les plus dynamiques du continent, portée à la fois par des artistes engagés, des institutions solides, des collectionneurs passionnés et un public curieux.
Ce qui est inspirant, c’est la manière dont cette scène s’est développée à la fois localement et internationalement, sans perdre son ancrage culturel. Elle prouve qu’il est possible de bâtir un écosystème cohérent, où la création, la formation, la production et la diffusion dialoguent de manière fluide, un modèle qui peut inspirer d’autres régions du continent.
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