Avec Main basse sur la ville, Nassira El Moaddem : démonte le système municipal du Blanc-Mesnil

Main basse sur la ville de Nassira El Moaddem, publié cette semaine aux éditions Stock, dévoile une mécanique qu’on entend grincer dès les premières pages. Quatre cent quatre-vingt-douze pages. Un pavé. Mais un pavé qui ne pèse pas. Qui se lit d’une traite, tant l’écriture est précise, incarnée, tendue vers son sujet. Un travail de journalisme indépendant dans ce qu’il a de plus nécessaire : quand la presse locale, étranglée financièrement, n’a plus toujours les moyens d’aller fouiller là où ça dérange, quelqu’un doit le faire. Nassira El Moaddem l’a fait.
Le point de départ est la bascule politique de 2014 : Thierry Meignen fait passer Le Blanc-Mesnil à droite après près de quatre-vingts ans de gestion communiste.
L’histoire officielle parle d’alternance et de modernisation. Le livre, lui, raconte l’envers du décor. Très vite, il ne s’agit plus seulement d’un changement d’équipe mais d’une méthode, d’une stratégie.
La scène inaugurale donne le ton : une jeune secrétaire, promue après la campagne, découvre son nouveau bureau ; les portes se ferment ; un homme fixe les règles, exige que tout remonte à lui, qu’on soit ses yeux et ses oreilles.
Cet homme, Gérard Lesuisse, conseiller spécial passé par les réseaux hérités de Charles Pasqua, apparaît comme la figure des coulisses : au maire l’image, à lui le « sale boulot », le ménage dans l’administration, l’installation d’un climat de peur.
Les témoignages concordent : pressions, mises à l’écart, suspicion envers les supposés proches de l’ancienne majorité, alignement forcé.
Au cœur du récit, un drame structure l’enquête : le suicide de Philippe Hoang Mong, directeur de la voirie, en octobre 2014.
Nassira El Moaddem ne se contente pas d’évoquer les faits. Elle n’assène pas de conclusion hâtive : elle interroge, recoupe, exhume des conversations et des documents, restitue le portrait d’un fonctionnaire décrit comme loyal et professionnel.
Le dossier de la délégation du service public de l’eau, contrat de plusieurs millions d’euros, apparaît comme un point de tension majeur. Des proches évoquent des « choses illégales », la crainte d’un engagement pénal, la volonté d’imposer une entreprise.
L’ingénieur, seul à maîtriser techniquement le dossier, se retrouve au centre d’enjeux politiques et financiers qui le dépassent.
Le livre développe aussi l’idée d’un « communautarisme électoraliste ». Un électorat découpé en segments : propriétaires pavillonnaires, diasporas tamoule, comorienne, chinoise, électeurs sensibles aux thèses d’extrême droite.
À chacun ses signaux, ses promesses, ses gestes symboliques. L’intérêt général semble s’effacer derrière l’addition d’intérêts particuliers.
À l’approche des municipales de 2020, l’attention portée à la communauté tamoule s’intensifie : promesses de locaux pour l’apprentissage de la langue, annonce d’un mausolée en hommage aux victimes de la guerre au Sri Lanka, présence marquée lors d’événements, appels explicites à voter pour la liste du maire formulés en tamoul par un colistier.
Rien d’illégal, en soi, à répondre à des invitations associatives, mais l’enquête interroge le calendrier, la discrétion, les contreparties implicites, la manière de faire durer certains projets pour qu’ils aboutissent au moment opportun.
Dans le même temps, elle documente des liens troublants avec des figures de l’extrême droite, dont une subvention municipale de 20 000 euros accordée à une association liée à Sarah Knafo dans le contexte de la préparation de la campagne d’Éric Zemmour, ainsi que des proximités avec des mouvances identitaires.
Plus qu’une simple porosité, l’autrice évoque une dissimulation.
Un autre volet concerne la transformation urbaine : multiplication des programmes immobiliers, refus d’augmenter la part de logements sociaux, volonté affichée de « changer l’image » de la ville et, selon certains témoignages, la population.
Le récit d’un Blanc-Mesnil avant et après 2014 devient un argument politique puissant, qui rassure une partie de l’électorat et en inquiète une autre.
Le livre pose alors des questions simples : moderniser pour qui, construire pour quoi, que deviennent les copropriétés si la spéculation dépasse les capacités réelles des habitants ?
En 2021, Thierry Meignen entre au Sénat et n’est plus officiellement maire ; selon l’enquête, il continue pourtant d’occuper le bureau, d’animer les conseils, de répondre aux questions à la place du maire en titre.
Là encore, Nassira El Moaddem décrit des scènes, rapporte des contradictions avec la loi sur le non-cumul, sans emphase, laissant au lecteur le soin d’apprécier l’état de la démocratie locale.
Au-delà des faits, le livre rappelle où se joue vraiment la démocratie : dans les étages d’une mairie, dans un appel d’offres, dans une subvention votée un soir de décembre, dans la dignité accordée (ou refusée) à un agent public disparu.
On referme Main basse sur la ville avec de la colère, oui. Mais surtout avec une question qui dépasse Le Blanc-Mesnil : que devient une ville lorsque le pouvoir cesse d’être un service pour devenir une stratégie ? La question est politique. Elle est morale. Elle nous concerne. Tous.
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