Meryem Belkaïd : écrire pour réparer l’Algérie

 Meryem Belkaïd : écrire pour réparer l’Algérie

Archives personnelles de Meryem Belkaïd

Meryem Belkaïd publie un premier roman bouleversant ancré dans la littérature algérienne contemporaine, sur fond de décennie noire en Algérie. Dans cet entretien, elle revient sur la mémoire, l’exil et le rôle profondément réparateur de l’écriture.

En bref

  • Meryem Belkaïd publie un premier roman ancré dans la décennie noire en Algérie
  • L’autrice défend une vision de l’écriture réparatrice face aux traumatismes
  • Le livre mêle histoire d’amour et mémoire de la guerre civile algérienne
  • L’entretien explore aussi l’exil algérien et la diaspora
  • Elle évoque enfin les enjeux de mémoire collective et de justice transitionnelle en Algérie

Un premier roman ancré dans la décennie noire en Algérie

L’écrivaine et professeure associée en études francophones et postcoloniales aux Etats-Unis publie un premier roman touchant, Ecris et je viendrai. Ce roman s’inscrit dans la littérature algérienne contemporaine. Il se déroule durant la décennie noire en Algérie. Son livre figure parmi les dix finalistes 2026 du Prix des cinq continents de la francophonie.

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire et de publier ce roman en Algérie ?

Meryem Belkaïd : Alors que je donnais un cours sur les représentations de la guerre civile algérienne, au cœur de la décennie noire en Algérie, j’ai évoqué la violence politique. J’ai aussi parlé de la création des groupes armés. Une séquence concernait les intellectuels qui ont été assassinés dans les années 1990. Malgré mes explications, une étudiante américaine insistait pour avoir un nom. Elle évoquait Lee Harvey Oswald, le principal suspect de l’assassinat du président John Fitzgerald Kennedy. Elle n’arrivait pas à concevoir que l’on n’ait pas mis de noms sur les assassins.

Malgré ma connaissance personnelle de cette période de la décennie noire, pour l’avoir vécue, je me suis retrouvée prise de court. Je ne pouvais pas répondre à sa question. Cela a fait naître chez moi l’envie de comprendre comment les familles ont fait pour « juger » les responsabilités. Je voulais aussi comprendre comment elles ont surmonté les traumatismes liés à la mémoire collective en Algérie. L’histoire a germé à partir de cette idée et je voulais que le roman soit d’abord publié en Algérie, car ses habitants sont les premiers concernés.

Écriture, mémoire et réparation dans une société marquée par la violence

Votre titre renvoie à l’écriture. Faut-il relier cette histoire à la violence et aux attaques contre la littérature et les intellectuels durant la guerre civile ?

Meryem Belkaïd : La référence est un hommage aux vertus de l’écriture, à sa fonction à la fois libératrice, thérapeutique et à cette idée d’écriture réparatrice. L’écriture a une fonction réparatrice ; elle permet aussi de créer et de tisser des liens entre les membres d’une société. La guerre civile algérienne a été fratricide, au sein des familles, des villages et entre concitoyens. L’écriture a été attaquée parce qu’elle permet de pacifier et de recoudre les déchirures internes d’une société.

Votre livre évoque une histoire d’amour dans le contexte de la décennie noire en Algérie. N’est-ce pas antagoniste de faire coexister ces deux thèmes ?

Meryem Belkaïd : Le personnage d’Ali va surmonter un traumatisme. Il a perdu un être cher, assassiné pendant la guerre civile. Je me suis dit que l’histoire d’amour permettrait de montrer l’évolution de ce personnage. Elle montre aussi ses errances et ses difficultés à s’inscrire dans des relations ou à les maintenir. Cela permettait aussi d’évoquer les traumatismes de la guerre. Quoi qu’il se passe autour, il reste toujours la vie. Même dans le contexte de la guerre civile algérienne. Je veux croire en une société capable de continuer à avancer, à travers l’histoire d’amour que vivent ces deux personnages.

L’intime prend toute sa place dans votre roman. Avez-vous ressenti le besoin de vous inscrire dans la grande histoire de l’Algérie ?

Meryem Belkaïd : La force de la littérature consiste à raconter des fragments de vie et à dessiner des personnages dans toute leur complexité. Elle permet aussi de sortir des généralisations et des abstractions, même face aux chiffres les plus horribles. Son rôle est de tracer des trajectoires auxquelles les lecteurs peuvent s’identifier.

Exil, diaspora et rapports à l’Algérie

La notion d’exil algérien est également très présente, avec un personnage qui part en France puis aux Etats-Unis, et un autre qui revient en Algérie. Pourquoi avoir choisi ces parcours de vie ? Fallait-il qu’un personnage fuie la réalité ?

Meryem Belkaïd : La notion d’exil algérien est également très présente. Un personnage part en France puis aux Etats-Unis. Un autre revient en Algérie. De nombreux Algériens se sont exilés durant cette période. Cela a alimenté une diaspora algérienne importante. Je voulais proposer une réflexion sur la manière dont ces exils sont vécus. Tout n’est pas aussi simple qu’on le croit. Ceux qui s’exilent ne sont pas nécessairement ceux qui oublient leur pays et le vivent à distance. Ce sont souvent ceux qui développent une relation très forte, presque passionnée, avec leur pays. Ils ne s’en détachent jamais vraiment. Je me refuse à décider lequel des deux personnages est le plus attaché à l’Algérie, car ils le sont tous les deux. Je voulais rappeler que les Algériens de la diaspora restent profondément liés à leur histoire, même lorsqu’ils sont physiquement éloignés.

Représenter le réel : documentaire et engagement

Vos travaux académiques portent sur le documentaire maghrébin comme espace de récit politique. Comment voyez-vous l’évolution de ce genre, notamment dans la période post-printemps arabes ?

Meryem Belkaïd : Il s’agit d’une forme de cinéma qui permet l’élaboration de nouvelles techniques et de nouveaux langages. Elle permet d’appréhender les sociétés algérienne, tunisienne ou marocaine. Ce genre donne la parole à des citoyens et citoyennes que l’on n’entend pas toujours. Il permet de saisir leurs transformations, leurs rêves et leurs aspirations.

On parle souvent d’un outil plus accessible financièrement qu’une production de fiction…

Meryem Belkaïd : C’est effectivement une manière, pour les réalisatrices et les réalisateurs, de répondre à certains obstacles, notamment liés aux financements du cinéma documentaire. Pour autant, je ne crois pas que ce soit la seule raison. Il ne s’agit pas d’une solution de rechange. Ces réalisations traduisent une volonté de se rapprocher du présent et de ces sociétés. Elles traduisent aussi une volonté de faire du cinéma. C’est un genre très créatif. On ne filme pas le réel simplement en posant une caméra face aux gens. La sensibilité et la proximité avec les personnages permettent une mise en scène cinématographique. Les représentations – qu’elles soient écrites, orales ou visuelles – sortent de l’abstraction et de la culpabilisation. Elles permettent d’affronter la réalité.

Mémoire collective et perspectives de justice en Algérie

Dernièrement, l’Assemblée nationale algérienne a voté une résolution sur la colonisation française, relançant les débats sur la mémoire collective en Algérie. Avez-vous l’impression que les périodes sanglantes du pays – colonisation, décennie noire – ont créé un flou dans la mémoire collective algérienne ?

Meryem Belkaïd : Plus qu’un flou, je dirais que la décennie noire a laissé des zones d’ombre que l’on n’a pas pu affronter de manière lucide et dépassionnée. Il n’y a pas eu de véritable justice transitionnelle en Algérie. Les efforts ont été insuffisants pour permettre aux Algériens de témoigner, de parler et d’échanger. Cela a pourtant été fait dans d’autres contextes post-conflit. Nous avons besoin d’une initiative impliquant tous les acteurs. Pas seulement l’Etat. La société civile doit être pleinement partie prenante de ce processus. Cela passe par l’écriture, qu’elle soit littéraire, historique, essayistique ou toute autre forme d’expression.

Pensez-vous qu’une procédure de type « commission justice et réconciliation », comme en Afrique du Sud, soit envisageable un jour ?

Meryem Belkaïd : Il est difficile de prévoir l’avenir, mais les peuples possèdent des formes de génie expressif que les Etats ne peuvent pas toujours anticiper. Lors du Hirak de 2019, les Algériens sont sortis ensemble dans la rue. Dans les rues d’Alger, où j’ai eu la chance de marcher, j’ai ressenti quelque chose. Nous étions en train de créer une forme de justice transitionnelle, collectivement, avec mes concitoyens et concitoyennes. Sans le savoir, nous avons vécu un véritable moment de réconciliation.

Meryem Belkaïd : réparer l'Algérie ÉCRIS ET JE VIENDRAI de Meryem Belkaïd, éd. Casbah (octobre 2024), 176 p., 1 000 dinars[/caption>

Le livre de Meryem Belkaïd, disponible ici

FAQ : Ecris et je viendrai de Meryem Belkaïd

Qui est Meryem Belkaïd ?

Meryem Belkaïd est une écrivaine et professeure associée en études francophones et postcoloniales aux Etats-Unis. Elle signe un premier roman consacré à l’Algérie.

De quoi parle Ecris et je viendrai ?

Le roman se déroule durant la décennie noire en Algérie et aborde les traumatismes de la guerre civile à travers une histoire intime et amoureuse.

Pourquoi parle-t-on d’écriture réparatrice ?

Meryem Belkaïd considère que l’écriture permet de soigner les blessures individuelles et collectives, en recréant du lien dans une société marquée par la violence.

Quelle place occupe l’exil dans son roman ?

L’ouvrage explore l’exil algérien et montre que la diaspora algérienne reste profondément attachée à son pays d’origine.

L’Algérie a-t-elle engagé une justice transitionnelle ?

Selon l’autrice, il n’y a pas encore eu de véritable justice transitionnelle en Algérie, ce qui laisse persister des zones d’ombre dans la mémoire collective.