Tribune. Le jour où la guerre a cessé d’avoir une fin – L’ombre longue du 11-Septembre : d’un ordre brisé à un monde en fragments

 Tribune. Le jour où la guerre a cessé d’avoir une fin – L’ombre longue du 11-Septembre : d’un ordre brisé à un monde en fragments

Le 11-Septembre a marqué un tournant majeur dans les relations internationales et la politique américaine. © HENNY RAY ABRAMS / AFP

Vingt-cinq ans après les attentats du 11-Septembre, Younes Abouyoub analyse les bouleversements géopolitiques et politiques provoqués par la « guerre contre le terrorisme ». De l’Irak au monde arabe, de l’érosion du droit international à la montée des logiques autoritaires dans les démocraties occidentales, ce docteur en sociologie politique et diplomate décrypte les conséquences d’un conflit devenu, selon lui, une guerre sans fin.

 

En bref

  • Le 11-Septembre a marqué une rupture durable dans l’ordre géopolitique mondial.
  • La « guerre contre le terrorisme » a contribué à normaliser une logique de guerre permanente.
  • Les guerres en Irak et en Afghanistan ont profondément reconfiguré le monde arabe et l’Asie occidentale.
  • Les politiques antiterroristes ont aussi contribué au recul des libertés civiles et à la montée de logiques autoritaires.
  • Vingt-cinq ans après, l’auteur plaide pour replacer le droit international au centre des relations internationales.

Le 11 septembre 2001 n’a pas seulement marqué la mémoire collective par ses images ; il a inauguré une nouvelle ère géopolitique, celle d’une guerre américaine contre le terrorisme devenue guerre perpétuelle, dont les répliques continuent de façonner le monde d’aujourd’hui.

Un quart de siècle plus tard, il est temps de mesurer comment ce jour a précipité la fin des illusions de l’après-Guerre froide, enchaîné les interventions militaires, contribué aux conditions du Printemps arabe et accéléré la recomposition d’un ordre global plus fragmenté et plus autoritaire.

La fin de l’« ordre mondial » promis en 1990

Ironie de l’histoire, c’est le 11 septembre 1990 que George H. W. Bush prononçait son discours sur le « nouvel ordre mondial », promettant un système international recentré sur le droit et les Nations unies, après la chute du rideau de fer.

Mais la réponse américaine aux attentats de 2001 a brisé cette promesse : l’invasion de l’Irak en 2003, en particulier, a violé les règles mêmes que Washington prétendait défendre, transformant l’espoir d’un ordre fondé sur le droit en une logique de puissance unilatérale.

Le 11-Septembre a ainsi offert un environnement politique et psychologique permissif à une vision interventionniste qui existait déjà, mais l’a intensifiée jusqu’à la normalisation de la guerre sans fin et l’avènement de l’administration Trump.

 

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La « guerre contre le terrorisme » n’a pas été qu’une campagne militaire en Afghanistan et en Irak ; elle est devenue un paradigme global de sécurité, justifiant des interventions prolongées, des drones, des opérations spéciales et une militarisation de la politique étrangère.

Cette logique a drainé des ressources colossales, façonné une génération de conflits asymétriques et installé l’idée qu’une victoire totale était impossible, donc que la guerre elle-même devenait l’état normal des relations internationales.

Vingt-cinq ans plus tard, certains analystes estiment que ce cycle n’est pas clos, mais qu’il se déplace, notamment vers de nouvelles lignes de fracture régionales, comme celles qui s’ouvrent aujourd’hui autour de l’Iran.

 

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Les guerres post-11-Septembre ont profondément reconfiguré la géopolitique du monde arabe et de l’Asie occidentale. L’invasion de l’Irak a démantelé un État pivot, exacerbé les clivages sunnites-chiites et créé un vide propice à l’émergence de groupes armés transnationaux.

Ces dynamiques, combinées à des causes socio-économiques structurelles internes, ont contribué à créer les conditions du Printemps arabe de 2011 : des régimes autoritaires affaiblis mais répressifs, des sociétés fragilisées par des décennies de conflits par procuration et un paysage sécuritaire dominé par la lutte contre l’extrémisme.

Là où des ouvertures démocratiques fragiles auraient pu émerger, la criminalisation conjointe, par des pouvoirs occidentaux et arabes, des discours politiques hétérodoxes a souvent entravé ou différé ces processus, au nom de la sécurité et de la stabilité. Ces ouvertures se sont toutefois révélées éphémères.

 

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Le choc du 11-Septembre a aussi affecté les performances démocratiques des États-Unis et des pays sous leur influence. En Occident, la « guerre contre le terrorisme » a glissé vers une « guerre contre les musulmans », alimentant la montée de discours xénophobes, islamophobes et, par ricochet, la restriction de libertés civiles.

Dans de nombreux pays arabes et musulmans, elle a fourni un langage et des instruments communs pour criminaliser les oppositions populaires, consolidant des régimes autoritaires sous couvert de lutte antiterroriste.

Ainsi, le 11-Septembre n’est pas seulement un événement sécuritaire, mais plutôt un moment de mondialisation d’un dispositif politico-sémantique de criminalisation des dissidences, avec un recul durable des libertés.

 

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L’ère ouverte par le 11-Septembre coïncide avec l’érosion progressive, mais toutefois certaine, de l’hégémonie américaine et l’émergence d’un ordre plus fragmenté pour l’instant, voire multipolaire à l’avenir, où plusieurs acteurs cherchent à éroder ou à remplacer l’ordre d’après-guerre mené par Washington.

Les conflits en Asie occidentale et en Afrique, les interventions russes, la montée de la Chine et les nouvelles rivalités régionales dessinent un paysage international où la logique de guerre perpétuelle se combine à une compétition de puissance plus ouverte.

Le résultat est un monde plus instable, où la sécurité prime sur le droit et où les promesses de la « fin de l’Histoire » en 1990 semblent plus lointaines que jamais.

 

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Une logique autoritaire ramenée à l’intérieur des démocraties

Cette même logique de guerre perpétuelle et d’exception sécuritaire n’est pas restée cantonnée aux frontières du monde arabo-musulman ; elle a fini par se retourner contre les sociétés occidentales elles-mêmes, préparant le terrain à l’essor de mouvements comme MAGA aux États-Unis et à la normalisation de discours proto-fascistes.

La « guerre contre le terrorisme » a d’abord érodé les garde-fous juridiques et normatifs aux États-Unis : torture, détentions sans procès, surveillance de masse et expansion des pouvoirs exécutifs ont créé un précédent d’impunité et de mépris du droit.

Ces instruments et ce langage de l’ennemi intérieur ont ensuite été réimportés sur le sol américain, d’abord contre les communautés musulmanes et immigrées, puis contre les opposants politiques qualifiés de « terroristes domestiques ».

 

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Dans ce climat, le trumpisme a pu se présenter comme la réponse « forte » à un déclin national fantasmé, en reprenant les codes de la guerre contre le terrorisme pour stigmatiser les minorités, criminaliser les mouvements progressistes et réformateurs et justifier un exécutif tout-puissant.

Le 11-Septembre n’a donc pas seulement ouvert une ère de guerres extérieures ; il a aussi contribué à déplacer vers l’intérieur des démocraties occidentales une grammaire autoritaire qui nourrit aujourd’hui des syntaxes populistes dures et des tentations proto-fascistes.

 

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Vingt-cinq ans après, le bilan est clair : le 11-Septembre a été un tournant qui a transformé une tragédie en un ordre de guerre permanente, avec des conséquences durables pour l’Asie occidentale, le monde arabo-musulman et l’ordre global.

Si nous voulons sortir de cette spirale de violence accrue, il faudra replacer le droit international au centre, repenser la sécurité au-delà du prisme militaire et reconnaître que la criminalisation des oppositions et la guerre sans fin ne produisent ni stabilité ni paix.

Le véritable héritage du 11-Septembre ne devrait pas être une guerre éternelle, mais la prise de conscience que seule une politique fondée sur la justice, le dialogue et le respect des droits peut empêcher que l’histoire ne se répète.


Vos questions sur les conséquences du 11-Septembre

Pourquoi le 11-Septembre a-t-il changé l’ordre mondial ?

Les attentats du 11 septembre 2001 ont entraîné une réponse américaine qui a profondément modifié les équilibres géopolitiques, avec les guerres en Afghanistan et en Irak et la généralisation d’un nouveau paradigme sécuritaire.

Quel a été l’impact de la guerre contre le terrorisme sur le monde arabe ?

Selon Younes Abouyoub, les interventions post-11-Septembre ont contribué à fragiliser certains États, à accentuer les clivages régionaux et à créer les conditions favorables à l’émergence de nouveaux groupes armés.

Quel lien l’auteur établit-il avec le Printemps arabe ?

La guerre contre le terrorisme s’est ajoutée à des causes socio-économiques et politiques internes et a contribué, selon l’auteur, à créer un environnement marqué par des régimes autoritaires affaiblis mais répressifs et des sociétés fragilisées.

Comment cette logique sécuritaire s’est-elle répercutée dans les démocraties occidentales ?

L’auteur estime que certains instruments et certaines pratiques de la guerre contre le terrorisme ont progressivement été transposés à l’intérieur des démocraties occidentales, avec des conséquences sur les libertés civiles et le traitement des oppositions.

Quelle est la principale conclusion de cette tribune ?

Younes Abouyoub défend un retour du droit international au centre des relations internationales et une conception de la sécurité qui ne repose pas uniquement sur le recours à la force militaire.

La rédaction