Coupures d’électricité : la Tunisie face à la dépendance énergétique algérienne

Le ministre algérien de l’Énergie et des Énergies renouvelables, Mourad Adjal, et le ministre tunisien chargé de la gestion du ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie, Slah Zouari, à Alger
Un simple retour ponctuel de la chaleur et voilà que ressurgit le spectre de l’été traumatique pour les Tunisiens.
Après près de quatre semaines quasiment épargnée par les délestages, Tunis a de nouveau connu une coupure d’électricité ce 6 octobre, alors que les températures remontaient jusqu’à 34 °C dans plusieurs régions. L’incident, de courte durée, aurait pu rester anecdotique. Il a pourtant produit un effet de piqûre de rappel, au moment même où Human Rights Watch publiait un rapport particulièrement sévère sur les conséquences des pénuries d’eau et d’électricité de l’été 2026.
La coïncidence est presque symbolique. Alors que les Tunisiens commençaient à tourner la page d’un été marqué par les délestages, les coupures d’eau et une chaleur exceptionnelle, une nouvelle interruption de courant est venue rappeler la fragilité persistante du système électrique. Ce 6 octobre, la météo annonçait une hausse sensible des températures, avec des maximales généralement comprises entre 30 et 34 °C à Tunis.
La panne est certes sans commune mesure avec les épisodes de juillet et d’août. Mais dans un pays qui vient de traverser l’un des étés les plus éprouvants de ces dernières années, le simple retour du délestage suffit à réveiller les inquiétudes. Car cet été, électricité et eau avaient fini par former un même problème : lorsque le courant disparaissait, les stations de pompage pouvaient s’arrêter à leur tour, aggravant les pénuries d’eau.
Quand l’électricité devient une question de droits humains
C’est précisément ce lien que souligne Human Rights Watch dans une publication datée du 6 octobre. L’ONG estime en effet que les autorités tunisiennes ont « échoué à garantir un approvisionnement adéquat en électricité et en eau durant deux mois de chaleur estivale extrême », compromettant « le droit à la santé et mettant des vies en danger ».
Le constat est sans détour. Selon HRW, les délestages ont privé d’électricité des stations de pompage et des hôpitaux, interrompant certaines interventions médicales et contribuant à la pénurie nationale d’eau potable. En juillet, les coupures tournantes ont été concentrées entre 13 heures et 17 heures, au moment où la climatisation faisait exploser la demande. Dans certains cas extrêmes, elles ont duré jusqu’à douze heures consécutives.
L’ONG cite également un médecin d’un grand hôpital de Tunis, selon lequel les capacités limitées des groupes électrogènes de secours laissaient une grande partie de l’établissement sans électricité. Dans une unité néonatale, des médecins auraient même dû ventiler manuellement des nouveau-nés pendant les coupures.
Le rapport met aussi en avant la dimension politique de la crise. Alors que Kaïs Saïed avait évoqué des « actes de sabotage délibérément planifiés », HRW souligne que les autorités n’ont fourni aucune preuve permettant d’étayer cette affirmation. L’organisation estime au contraire que la crise était prévisible et que l’État aurait dû anticiper l’augmentation de la demande et les conséquences d’un été exceptionnellement chaud.
Le bilan social apparaît tout aussi lourd : l’Observatoire social tunisien a ainsi recensé 1101 actions de protestation en juillet et 1093 en août, les chiffres les plus élevés enregistrés pour ces mois depuis plusieurs années.
Une dépendance algérienne pour sortir de la crise
Le paradoxe ne s’arrête pas là. Alors que l’été a révélé les insuffisances structurelles du système électrique tunisien, Tunis continue de chercher une partie de la solution auprès de son voisin algérien.
Début octobre, les deux pays ont avancé sur un projet de centrale électrique à cycle combiné d’une capacité de 1 400 mégawatts à réaliser en Tunisie. Une délégation technique tunisienne doit examiner avec la partie algérienne les détails du projet, tandis que le montant de l’investissement doit encore être déterminé. Le projet s’inscrit notamment dans le partenariat entre la Sonelgaz algérienne et la STEG tunisienne.
Cette coopération peut évidemment constituer une réponse pragmatique à l’urgence énergétique. Elle n’en souligne pas moins, politiquement, les limites du discours souverainiste du pouvoir tunisien : après avoir dénoncé les dépendances extérieures et placé la souveraineté énergétique parmi ses priorités, l’État se tourne une fois de plus vers l’Algérie pour renforcer ses capacités de production.
Human Rights Watch rappelle d’ailleurs que la STEG avait, selon le secrétaire général de sa Fédération générale de l’électricité et du gaz, alerté dès 2024 sur les risques de déficit énergétique et la nécessité d’accroître les capacités de production. Dans le même temps, un rapport de l’Observatoire tunisien de l’économie a fait état d’une chute de 87 % des investissements de la STEG dans la production électrique en cinq ans.
