Lithium : le sous-sol tunisien, nouvel enjeu de la bataille mondiale des minerais stratégiques ?

Une étude scientifique vient de révéler un potentiel estimé à 142 500 tonnes de lithium dans les saumures du Chott El-Jérid, dans le sud-ouest tunisien. Une découverte qui pourrait ouvrir de nouvelles perspectives économiques et industrielles pour le pays, à l’heure où les grandes puissances se disputent le contrôle des ressources indispensables à la transition énergétique.
La Tunisie pourrait-elle devenir un nouvel acteur sur le marché mondial du lithium ? C’est l’une des perspectives ouvertes par une étude publiée dans la revue scientifique Journal of African Earth Sciences, consacrée à l’enrichissement en lithium des saumures hypersalines du Chott El-Jérid. Réalisés par les chercheurs Hassan Khlissa, Elhoucine Essefi et Bart Van der Bruggen, les travaux évaluent à environ 142 500 tonnes la quantité potentielle de lithium présente dans ce vaste bassin salin situé entre Tozeur et Kébili.
Surnommé « l’or blanc » ou encore « l’or des batteries », le lithium est devenu un minerai dit critique pour les économies modernes. Il constitue un composant essentiel des batteries équipant les véhicules électriques, les téléphones portables et les installations de stockage des énergies renouvelables. Sa demande mondiale progresse ainsi au rythme de la transition énergétique et de l’électrification des transports.
Il convient néanmoins de distinguer une ressource potentielle de réserves effectivement exploitables, la quantité certes conséquente évoquée par le Journal ne signifiant pas que le minerai est immédiatement extractible et commercialisable en l’état.
Washington et Pékin dans la bataille des minerais critiques
L’intérêt de cette découverte dépasse largement les frontières tunisiennes. Elle intervient dans un contexte de recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales, où les minerais critiques sont désormais considérés comme des instruments de souveraineté économique et de puissance géopolitique, comme en témoigne notamment l’obsession de l’administration Trump.
La Chine occupe une position dominante dans cette industrie. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), elle assure plus de 70 % du traitement mondial du lithium et conserve une emprise considérable sur la fabrication des composants et des batteries. Cette domination constitue une source de préoccupation majeure pour Washington et les capitales européennes, qui cherchent à diversifier leurs approvisionnements et à réduire leur dépendance industrielle envers Pékin.
Les États-Unis multiplient ainsi les initiatives destinées à sécuriser l’accès aux matières premières stratégiques, notamment à travers des financements, des partenariats et des investissements dans les pays disposant de ressources encore insuffisamment exploitées.
La Tunisie figure déjà dans cette nouvelle équation. En septembre 2026, une initiative américaine dotée de plus de 1,5 million de dollars a été annoncée pour encourager les investissements privés dans les minerais critiques tunisiens. Le lithium, le phosphate et le cuivre figurent parmi les ressources présentant un intérêt stratégique.
De la richesse du sous-sol à la valeur industrielle
Pour la Tunisie, le véritable enjeu serait en revanche de ne pas reproduire le modèle d’une économie cantonnée à l’exportation de matières premières brutes. « La valeur ajoutée réside principalement dans les étapes de transformation : extraction du lithium, raffinage, production de composants pour batteries et, éventuellement, développement d’une industrie locale de stockage énergétique », explique l’expert Sami Ben Rejeb.
Un tel projet pourrait favoriser l’émergence d’un nouvel écosystème industriel, attirer des investissements étrangers, créer des emplois qualifiés et permettre aux entreprises tunisiennes de s’intégrer dans les chaînes de valeur internationales de l’automobile électrique et des technologies énergétiques.
Mais plusieurs obstacles restent à surmonter. Le lithium du Chott El-Jérid est présent dans des saumures fortement concentrées en autres sels, ce qui complique considérablement son extraction. Les chercheurs envisagent notamment des procédés de concentration et d’adsorption sélective, dont la faisabilité industrielle doit encore être démontrée.
À ces contraintes techniques s’ajoute une question autrement plus sensible : l’environnement. Dans une région confrontée à un stress hydrique particulièrement important, toute exploitation à grande échelle devra mesurer précisément ses conséquences sur les ressources en eau souterraines et les équilibres écologiques du Chott El-Jérid.
Si la découverte de ce lithium constitue indéniablement une piste prometteuse pour la diversification de l’économie tunisienne, elle rappelle aussi que posséder une ressource stratégique ne suffit pas à garantir des débouchés commerciaux. Entre la confirmation des réserves, la maîtrise des technologies d’extraction, les investissements nécessaires et la préservation de l’environnement, la Tunisie devra transformer une promesse géologique en véritable stratégie économique.
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