Tunisie. Eau potable : pourquoi les coupures persistent malgré des barrages mieux remplis ?

 Tunisie. Eau potable : pourquoi les coupures persistent malgré des barrages mieux remplis ?

À peine l’été et les pics de chaleur s’installent-ils que les Tunisiens renouent avec une inquiétude devenue familière : celle de voir l’eau disparaître des robinets.

 

De Tunis à Nabeul, en passant par Hammamet, Zaghouan, Sousse, Monastir ou Mahdia, les interruptions d’approvisionnement se multiplient depuis plusieurs semaines. Une situation qui rappelle le rationnement imposé durant les étés 2023 et 2024, alors même que les indicateurs hydriques semblaient annoncer un millésime 2026 bien plus favorable.

Les barrages affichent un taux de remplissage bien au-dessus des 30% fatidiques de ces deux années difficiles, les pluies ont été plus généreuses et les autorités avaient promis un été plus serein. Pourtant, les pénuries reviennent, alimentant la colère des citoyens et relançant le débat sur les véritables causes de cette crise manifestement devenue structurelle.

 

Des réserves rassurantes, mais un réseau à bout de souffle

En juin dernier, le ministère de l’Agriculture se voulait rassurant. Le directeur général des barrages évoquait un niveau de remplissage des retenues atteignant environ 60 % de leur capacité, un chiffre sans commune mesure avec les années de sécheresse qui avaient conduit à des restrictions inédites. Quelques mois plus tôt, le secrétaire d’État chargé des Ressources hydrauliques annonçait lui aussi un approvisionnement estival meilleur que lors des saisons précédentes.

La réalité du terrain raconte pourtant une autre histoire. En l’espace d’un mois, la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (SONEDE) a publié une dizaine de communiqués annonçant des perturbations dans plusieurs gouvernorats. Les motifs avancés varient : ruptures de conduites, travaux de maintenance, défaillances dans les stations de dessalement ou problèmes sur les canaux d’adduction. Dans les régions de Sousse, Monastir et Mahdia, la reconduction des coupures nocturnes quotidiennes, de minuit à cinq heures, témoigne surtout d’un déséquilibre chronique entre l’offre et la demande.

Le problème ne semble donc plus résider uniquement dans la disponibilité de la ressource, mais dans la capacité à l’acheminer. Le réseau de la SONEDE s’étend sur près de 59 000 kilomètres, dont environ un cinquième dépasse désormais cinquante ans d’ancienneté, de l’aveu même des autorités. Les pertes d’eau, les fuites et les pannes s’accumulent sur des infrastructures vieillissantes qui peinent à absorber les pics de consommation estivaux, particulièrement dans les zones touristiques et les localités densément peuplées.

 

Au-delà des barrages, une crise de gouvernance

Les difficultés actuelles mettent également en lumière les limites d’une approche centrée sur la seule pluviométrie. Les barrages peuvent être relativement remplis sans que les citoyens bénéficient pour autant d’un service continu. L’Observatoire tunisien de l’eau avait d’ailleurs recensé, dès le mois de mai, pas moins de 266 signalements de coupures d’approvisionnement, preuve que les dysfonctionnements précèdent largement les fortes chaleurs.

Dans certains quartiers huppés du Grand Tunis, notamment à Ennasr, la lassitude se transforme désormais en mobilisation, au terme de trois nuits consécutives de coupure. Des appels à des rassemblements devant les locaux de la SONEDE circulent sur les réseaux sociaux tandis que des groupes de riverains s’organisent pour réclamer davantage de transparence. Cette défiance est renforcée par les changements successifs de présidents-directeurs généraux à la tête de l’entreprise publique, qui n’ont pas permis d’installer une stratégie durable ni une véritable communication de crise sans opacité. Il y a encore quelques mois, le Palais de Carthage affirmait même que certaines coupures d’eau « n’étaient pas innocentes », sans que cette déclaration ne soit suivie d’explications publiques susceptibles d’éclairer les usagers.

« Nous avons appelé la permanence, après nous avoir expliqué la veille qu’il s’agissait d’une panne, on nous dit à présent qu’un pic de consommation a engendré le tarissement des réservoirs destinés aux quartiers d’Ennasr, d’El Ghazala et Raoued », témoigne une habitante à propos de la confusion qui règne en termes de communication a minima.

Face à cette situation de stress hydrique accru, les solutions ne peuvent se limiter à la construction de nouveaux barrages ou au développement du dessalement de l’eau de mer, même si ces investissements demeurent indispensables. Pour les experts, la priorité réside dans une modernisation en profondeur des réseaux de distribution, une réduction des pertes techniques, une meilleure anticipation des périodes de forte consommation et une gouvernance plus transparente. Sans cette réforme globale, chaque été risque de reproduire le même scénario : celui d’un pays disposant d’une ressource plus abondante qu’hier, mais incapable de garantir à tous ses citoyens un accès régulier à un bien aussi essentiel que l’eau potable.

 

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie