Immigration : où est passé le devoir d’humanité ?

 Immigration : où est passé le devoir d’humanité ?

Le pape Léon XIV salue les fidèles avant la prière de l’Angélus depuis la fenêtre du palais apostolique donnant sur la place Saint-Pierre, au Vatican, le 5 juillet 2026. © Andreas Solaro / AFP

Face aux guerres, aux migrations forcées et au durcissement des politiques migratoires, le devoir d’humanité semble s’effacer. Dans cette tribune, le directeur de la rédaction du Courrier de l’Atlas, Abdellatif El Azizi interroge notre rapport à l’autre à travers des références religieuses, philosophiques et politiques.

Le « racha », une réflexion sur le bien et le mal

Qui comprend vraiment le sens profond de « racha », terme central, s’il en est, du livre saint judaïque ? On peut faire correspondre le terme à « celui qui ne respecte pas les commandements de la Thora, qu’il soit croyant, ou pas », mais la meilleure définition, c’est peut-être celle qui dit que « le racha, c’est en fait celui avec qui il nous est difficile d’être en société car il n’a pas une idée claire de la séparation du bien et du mal ».

Pourquoi cette longue introduction ? C’est tout simplement parce que ce que rapportent les médias sur des gens imbus de la vérité de leurs croyances, plaçant leur foi en leur religion, Dieu ou idéologie et se réclamant du vrai, du beau et du juste, fait de l’autre, qu’il soit Palestinien, massacré pour l’expulser de la terre de ses ancêtres, ou Africain, appelé à colmater les besoins en bras solides d’une Europe moribonde puis jeté en pâture aux politicards de la dernière heure, une victime de cette confusion entre le bien et le mal.

Immigration : une crise humanitaire devenue politique

C’est aussi ce président américain qui s’est gargarisé, le 4 juillet, de rendre hommage aux idéaux américains : « Depuis 250 ans, les États-Unis incarnent l’espoir, la promesse, la lumière et la gloire parmi toutes les nations du monde », au moment où la patrie de Buffalo Bill, de David Crockett et de Théodore Roosevelt détient, selon l’auteur, le triste record du nombre de morts au kilomètre carré dans le monde.

C’est aussi lorsque des policiers, chauffés à blanc par les évangéliques, tirent sans sommation sur de pauvres Mexicains, ou encore lorsque Donald Trump mène une offensive sans précédent contre l’Iran, tandis que Benjamin Netanyahou félicite les « héros de Tsahal ».

La mort, la désolation et le désespoir frappent des millions de personnes déplacées ou contraintes d’embarquer sur des embarcations de fortune pour tenter de rejoindre une Europe déclassée ou une Amérique qui ne veulent plus d’elles.

Cette détestation ne se cache plus derrière des slogans. Elle s’exprime jusque dans des enceintes aussi « neutres » que le Parlement européen, où des députés de droite et d’extrême droite ont chanté « Renvoyez-les ! » lors du vote d’une loi renforçant les expulsions d’étrangers.

Une loi liberticide permet désormais l’extension de la détention jusqu’à deux ans, l’envoi de migrants dans des « hubs de retour » installés dans des pays tiers et un durcissement de la politique migratoire inspiré des méthodes de l’ICE américaine.

Le pape Léon XIV et Levinas rappellent le devoir d’humanité

En déclinant l’invitation « hypocrite » aux célébrations du 250ᵉ anniversaire des États-Unis, le pape Léon XIV a choisi de se rendre à Lampedusa, île emblématique de la crise migratoire en Italie et en Europe.

Face à ceux qui instrumentalisent la crise des migrants, le souverain pontife a dénoncé « des morts dans cette mer, victimes à la fois de décisions prises et de décisions qui n’ont pas été prises, d’un système économique mondial qui engendre pauvreté et exclusion, de la peur qui nourrit préjugés et mépris ».

C’est aussi ce que pense Emmanuel Levinas lorsqu’il affirme qu’un monde sensé est un monde où il y a Autrui, par lequel le monde de ma jouissance devient un thème ayant une signification.

Pour le philosophe, « ce n’est que par Autrui que le monde prend sens ».

La différence comme richesse selon le Coran

C’est en substance ce qu’explique le Coran lorsqu’il affirme : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux. »

Ce verset rappelle que l’égalité et la fraternité humaines ne nient pas la diversité des peuples, des cultures et des langues, mais qu’elles en font une richesse.

La différence ne nourrit pas la division. Elle invite à la curiosité, à la découverte de l’autre, au dialogue et à l’enrichissement mutuel.

La seule distinction admise par le Créateur est celle qui fait d’un homme un être à l’intégrité morale irréprochable.

Vaste programme.

 

Abdellatif El azizi

Abdellatif El Azizi