Tribune. Maroc-Europe : le codéveloppement comme levier de stabilité stratégique

Samuel Martin, chercheur français en questions sécuritaires et stratégiques. Photo : DR
La vision annoncée par le roi Mohammed VI relie les ambitions économiques du Maroc aux besoins de sécurité et de compétitivité de l’Europe.
Par Samuel Martin, chercheur français en questions sécuritaires et stratégiques
En bref
- Une nouvelle vision stratégique : Mohammed VI a annoncé le 9 octobre un document consacré au codéveloppement, à la compétitivité économique et à la stabilité régionale.
- Des échanges importants : le commerce de marchandises entre le Maroc et l’Union européenne a atteint 62,2 milliards d’euros en 2025.
- Un enjeu énergétique : la France étudie la possibilité d’importer de l’électricité renouvelable produite au Maroc.
- Une approche élargie de la sécurité : le texte défend une coopération associant gestion migratoire, emploi, formation et mobilité régulière.
- Un partenariat stratégique : le Maroc entend contribuer à la définition des intérêts communs avec ses partenaires européens.
Le 9 octobre, le roi Mohammed VI a annoncé devant le Parlement marocain que le Royaume présenterait à ses partenaires un document exposant une nouvelle vision stratégique fondée sur le codéveloppement, la compétitivité économique et la stabilité régionale.
Cette annonce intervient après un constat sur les limites de la coopération migratoire, notamment avec l’Espagne. Sa portée dépasse cependant la réponse à cette crise. Elle traduit une orientation dans laquelle les questions économiques et sécuritaires ne seraient plus traitées comme des politiques parallèles, mais comme les composantes d’une même stratégie de partenariat.
Le discours relie en réalité deux dimensions complémentaires. Avant d’aborder les relations extérieures, le roi Mohammed VI a fait de la sécurité hydrique, énergétique et alimentaire, de l’industrialisation et de l’emploi des jeunes des priorités nationales.
La vision proposée aux partenaires s’inscrit dans le prolongement de ces ambitions. Elle repose sur une logique selon laquelle la solidité de la coopération internationale dépend aussi des capacités économiques des États et de leur aptitude à prévenir les vulnérabilités susceptibles d’alimenter les crises.
L’Union européenne cherche aujourd’hui à renforcer son autonomie industrielle, à diversifier ses ressources énergétiques et à sécuriser ses approvisionnements. Or sa capacité à résister aux crises ne dépend pas uniquement des productions implantées sur son territoire. Elle repose également sur des partenaires capables d’assurer des activités complémentaires et de maintenir des échanges fiables.
Dans cette perspective, le développement économique du Maroc ne répond pas seulement à une ambition nationale. Il contribue aussi à la résilience de secteurs européens avec lesquels son économie entretient déjà des relations étroites.
Les échanges de marchandises entre le Maroc et l’Union ont atteint 62,2 milliards d’euros en 2025, selon la Commission européenne.
Les liens industriels, notamment dans l’automobile et les équipements électriques, montrent que les complémentarités existent déjà. Leur approfondissement par la formation, l’investissement et le développement des infrastructures offrirait aux entreprises européennes davantage de possibilités de diversifier leurs approvisionnements.
L’objectif n’est pas de déplacer indistinctement la production hors d’Europe, mais de rendre les circuits industriels régionaux plus solides face aux tensions commerciales et géopolitiques.
L’énergie fournit un exemple concret. En juillet 2026, Paris a lancé un appel à manifestation d’intérêt pour étudier une liaison électrique destinée à acheminer vers la France de l’électricité renouvelable produite au Maroc.
Cette démarche, encore exploratoire, illustre la complémentarité entre les capacités énergétiques marocaines et les besoins européens de diversification. Pour Paris, des projets de ce type peuvent élargir les options d’approvisionnement et favoriser des investissements dans les infrastructures.
Le raisonnement vaut également pour la sécurité régionale. Une coopération migratoire principalement organisée autour de la gestion des tensions frontalières laisse les partenaires exposés à leur répétition. Associer la lutte contre les réseaux criminels à une coopération soutenue dans l’emploi, la formation et la mobilité régulière permettrait d’agir sur plusieurs dimensions du problème.
Le développement ne fait pas disparaître l’immigration irrégulière, mais une approche plus complète peut renforcer la continuité des réponses et éviter qu’une crise frontalière ne détermine à elle seule l’évolution de l’ensemble des relations politiques et économiques.
Cette perspective dépasse les relations avec l’Espagne. Le Maroc occupe une position à l’articulation des espaces méditerranéen, atlantique et africain, où se croisent échanges commerciaux, infrastructures et préoccupations sécuritaires.
Lors du Conseil d’association de janvier 2026, l’Union européenne et le Maroc ont notamment évoqué leurs initiatives avec les partenaires africains et les enjeux de stabilité au Sahel. L’approfondissement de la coopération avec Rabat offre ainsi aux Européens la possibilité de mieux relier leurs intérêts économiques aux dynamiques de développement et de sécurité qui dépassent le seul bassin méditerranéen.
Bruxelles a déjà engagé une réflexion comparable avec son Pacte pour la Méditerranée, présenté en 2025. L’intérêt de l’annonce marocaine réside dans la contribution qu’elle apporte à cette dynamique. Rabat entend participer à la définition des intérêts communs, et non simplement à la mise en œuvre de priorités établies par ses partenaires.
Le rappel par le roi Mohammed VI du caractère souverain et volontaire de la coopération prend ici toute sa signification. Pour les Européens, une relation construite autour d’intérêts réciproques et diversifiés présente l’avantage de moins dépendre des tensions propres à un dossier particulier.
Pour la France, cette orientation prolonge le partenariat d’exception renforcé conclu en octobre 2024. Le Maroc est son premier client et son premier fournisseur en Afrique, et les échanges bilatéraux ont atteint 15,1 milliards d’euros en 2025, selon le Trésor français.
Mais l’enjeu dépasse les résultats commerciaux. Paris dispose déjà de relations industrielles, financières et sécuritaires qui permettent d’articuler les investissements et les objectifs de stabilité. Le cap annoncé le 9 octobre donne une perspective plus large à ces complémentarités, alors que la France et l’Europe cherchent à renforcer leur autonomie économique tout en consolidant leurs partenariats stratégiques.
L’apport de l’initiative marocaine réside finalement dans la place accordée aux intérêts de long terme. La stabilité régionale n’est plus envisagée uniquement comme le résultat d’une coopération sécuritaire efficace, mais aussi comme celui d’économies mieux intégrées et de responsabilités partagées. Pour Paris et Bruxelles, le bénéfice est stratégique.
Une relation plus étroitement articulée avec le Maroc peut soutenir la compétitivité européenne, renforcer la sécurité du voisinage méridional et consolider un partenariat dont la continuité ne serait plus aussi étroitement tributaire des crises ponctuelles.
>> À lire aussi : Sahara : Lecornu confirme le soutien de la France au Maroc
Vos questions sur le partenariat Maroc-Europe
Quelle est la nouvelle vision stratégique annoncée par Mohammed VI ?
Le roi Mohammed VI a annoncé le 9 octobre la présentation à ses partenaires d’un document exposant une vision fondée sur le codéveloppement, la compétitivité économique et la stabilité régionale.
Quel est le montant des échanges commerciaux entre le Maroc et l’Union européenne ?
Selon la Commission européenne, les échanges de marchandises entre le Maroc et l’Union européenne ont atteint 62,2 milliards d’euros en 2025.
Quel rôle le Maroc peut-il jouer dans la sécurité énergétique européenne ?
Le Maroc dispose de capacités de production d’électricité renouvelable. La France a lancé en juillet 2026 un appel à manifestation d’intérêt pour étudier une liaison électrique entre les deux pays.
Quel lien existe-t-il entre codéveloppement et coopération migratoire ?
L’approche défendue dans cette tribune consiste à associer la coopération migratoire à des actions dans l’emploi, la formation et la mobilité régulière, sans considérer que le développement suffit à faire disparaître l’immigration irrégulière.
Quelle est la place de la France dans ce partenariat ?
La France s’appuie sur le partenariat d’exception renforcé conclu avec le Maroc en octobre 2024. Les échanges bilatéraux ont atteint 15,1 milliards d’euros en 2025, selon le Trésor français.
