Arrestation d’Olfa Hamdi à l’aéroport Tunis-Carthage. Portrait d’une ambition trahie par les faits

 Arrestation d’Olfa Hamdi à l’aéroport Tunis-Carthage. Portrait d’une ambition trahie par les faits

L’ancienne dirigeante éclair de Tunisair, Olfa Hamdi, devenue le symbole controversé de l’entrisme politique, a été interpelée vers 22h30 dans la nuit de samedi à dimanche. Retour sur un itinéraire aussi atypique que polémique, rattrapé par un reality check.

Dans l’une de ses dernières vidéos en date, elle contestait la légitimité du président élu Kais Saïed

Une source sécuritaire nous a confirmé que Hamdi a bien été arrêtée à son arrivée à l’aéroport en provenance de l’étranger où elle résidait depuis de long mois. Les circonstances exactes de cette arrestation n’ont pas été officiellement détaillées dans l’immédiat, mais l’information a rapidement circulé sur les réseaux sociaux, suscitant de nombreuses réactions.

Aucune communication exhaustive n’a encore précisé la nature des faits qui lui sont reprochés ni le cadre judiciaire de cette interpellation. Toutefois, certaines sources évoquent de graves accusations qui pourraient être du ressort de la justice militaire. L’annonce de la garde à vue a ravivé les débats autour de son parcours haut en couleurs, souvent décrit comme audacieux par ses soutiens et tumultueux par ses détracteurs.

 

De Tunisair à l’engagement politique : un parcours clivant

Sur les plateaux, Olfa Hamdi (37 ans) aime à rappeler qu’elle a effectué ses études primaires et secondaires en Tunisie, où elle a obtenu son baccalauréat avec mention. Grâce à une bourse de l’État tunisien, l’étudiante originaire de Gafsa s’est ensuite rendue en France, à Paris et à Lille, où elle a poursuivi ses études et obtenu en 2012 un diplôme de master en ingénierie à Centrale Lille. Elle est par la suite partie aux États-Unis d’Amérique pour continuer sa formation à University of Texas at Austin, où elle a décroché un master en gestion de projets en 2014. Mais c’est à partir d’ici que sont signalées les zones d’ombre entourant son CV.

Hamdi aurait ainsi travaillé sur « plusieurs projets aux États-Unis » d’après ses dires. Elle a ensuite fondé en 2017 l’entreprise Concord Technology Enterprises. Elle se présente comme experte internationale en gestion de grands projets et aurait mis au point la technologie AWP (Advanced Work Packaging), « une méthodologie adoptée à l’échelle internationale afin d’améliorer la rentabilité des grands projets par de grandes entreprises mondiales telles que ExxonMobil ». Mais vérification faite, il s’avère qu’une consultation des registres US démontre que la start up éphémère en question (trois années d’existence théorique) n’employait que trois personnes, dont elle-même.

En Tunisie, elle a dit avoir « travaillé pendant un certain temps » au sein du ministère de la Défense nationale, à l’Institut supérieur de défense, en tant que conférencière en gestion de projets à l’École d’état-major du ministère. Là aussi la nature et la durée de cette contribution sont contestées.

 

L’ubuesque présidence de Tunisair

Illustre inconnue totalement inexpérimentée au moment d’être nommée le 4 janvier 2021, à l’âge de 32 ans, à la tête de la compagnie aérienne nationale en difficulté Tunisair, sa désignation verticale ne fait pas l’unanimité. D’autant que sa cooptation proviendrait exclusivement du lobbying d’Ennahdha à l’époque, ce qu’elle dément malgré la confirmation de ce point par l’ancien ministre Ennahdha, Imed Hammami.

Très rapidement, à la suite de désaccords avec l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) concernant la trajectoire de réforme de la compagnie, des clashs surviennent entre elle et le personnel syndiqué, donnant lieu au premier coup d’éclat surréaliste d’Olfa Hamdi : elle se fait filmer en train de haranguer des employés, perchée sur une chaise à la manière des syndicats étudiants dans les facs, leur rappelant notamment qu’elle « leur a offert du chocolat ».

Quelques jours plus tard, elle se met en scène lors d’un duplex TV dans l’atelier d’un hangar, prétendant qu’elle supervise la réparation en un temps record des nombreux appareils en panne de Tunisair. Dès le 22 février 2021, elle est relevée de ses fonctions, après 49 jours à ce poste, durant lesquels de nombreux internautes pointent le manque de sérieux des plateaux médiatiques ayant été impressionnés par une success story en grande partie usurpée, emblématique d’une jeune génération pour qui « il suffit de vouloir pour pouvoir ».

Certains voient en son ton hautain et accent du sud assumé une forme de régionalisme populiste désireux d’incarner un populisme de droite, à forte poigne, aux idées néolibérales, frontalement anti syndicaliste, et qui se rêve en sorte d’Eva Perón de la Tunisie. Tout un programme !

 

Parcours politique : la fuite en avant de la politique fiction

Revancharde, Olfa Hamdi n’en démord pas, évoquant une cabale pour la déloger de son prestigieux siège précaire de CEO. Elle voit alors les choses en grand.

Elle se déclare candidate à l’élection présidentielle tunisienne de 2024, faisant fi des garde-fous constitutionnels rendant illégale une telle candidature en raison de sa probable double-nationalité (non vérifiée) et de son âge : l’âge légal requis pour se présenter avait en effet été fixé par l’ISIE à 40 ans.

La même année, elle fonde le parti Troisième République, une entité au nom pompeux qui n’existe que sur le papier selon plusieurs observateurs, malgré l’intérêt relatif que cette formation suscite chez les quelques centaines de jeunes et de curieux présents à son meeting. Sa candidature rejetée, la teneur de ses nombreuses vidéos se radicalise alors, jusque s’autoproclamer comme une sorte de de dirigeante fantasmée du pays, s’inventant une transition et une gouvernance parallèle, allant jusqu’à désigner l’homme politique emprisonné Lotfi Mraihi comme Premier ministre. Des faits qui peuvent lui valoir plus de 15 années de prison dans le code pénal tunisien.

Commentant son arrestation, l’éditorialiste Serhan Cheikhaoui déclare : « La question centrale est la suivante : pourquoi Olfa Hamdi a-t-elle décidé de rentrer en Tunisie, notamment après avoir entrepris les actions suivantes : Elle s’est proclamée présidente de l’autorité constitutionnelle de la phase transitoire. Elle a annoncé la destitution du président de la République, le considérant comme déchu de ses prérogatives constitutionnelles, et a appelé à ne pas exécuter ses décisions. Elle a publié un communiqué déclarant la révocation de la cheffe du gouvernement et l’annulation de l’ensemble de ses décisions (sic). Elle dit avoir mis fin aux fonctions du ministre de la Défense et appelé à ne pas appliquer ses instructions. Elle a formé un Conseil national de sécurité (structure parallèle au Conseil de sécurité nationale). Ce qu’a entrepris Hamdi, au-delà de son caractère jugé fantaisiste, l’expose à des poursuites pénales certaines. Dès lors, pourquoi a-t-elle choisi de revenir, alors qu’elle évoquait régulièrement le ciblage et l’emprisonnement de tous les opposants ? Folie politique… ou tentative de capitaliser un crédit militant ? »

Quoi qu’il en soit, si elle incarne encore pour certains une voix disruptive, la fuite en avant de la jeune femme tout au long de l’année 2025 « peut interroger sur sa santé mentale » ironise un internaute quant aux publications folkloriques de la page de son « parti », à coup de « décrets constitutionnels » qui posent les jalons d’un nouveau genre d’activisme virtuel : la politique fiction. Hassen Rabâoui poursuit :

« Nous ne sommes pas aujourd’hui face à une simple opération d’interpellation d’une citoyenne nommée Olfa Hamdi dans les couloirs de l’Aéroport international de Tunis-Carthage. Nous sommes devant un moment de collision structurelle entre l’État, dans ses déclinaisons sécuritaire et judiciaire, et un phénomène de « simulation d’État » qui a atteint son paroxysme dans les chambres de combustion numérique. Ce n’est pas seulement l’exécution d’une décision judiciaire ; il s’agit d’un choix stratégique arrêté par le noyau dur de l’État pour mettre fin à une situation de dérive constitutionnelle qu’a tentée Hamdi à travers la formation de ce qu’elle a qualifié d’« autorité de transition » et de « gouvernement parallèle ». Une alternative capable de perturber les centres de décision et de menacer l’unité de commandement — en particulier lorsqu’elle a franchi la ligne rouge en s’aventurant sur le terrain militaire et sécuritaire.

Car l’État, en définitive, n’est pas une application que l’on télécharge sur un téléphone. Il repose sur le monopole légitime de la contrainte et de la loi. L’arrestation de Hamdi marque ainsi, symboliquement, la fin d’une ère de « républiques virtuelles » persuadées que des communiqués publiés sur Facebook, annonçant la révocation de chefs militaires ou la réaffectation de ministères, peuvent rester sans conséquences — lesquelles se paient derrière les barreaux de la prison de Prison civile de la Manouba.

Les accusations potentiellement retenues contre elle — de la sollicitation d’une intervention étrangère à la tentative de détérioration des relations diplomatiques — la placent dans la catégorie des menaces non conventionnelles à la sécurité nationale. Elle ne se serait pas limitée à l’opposition, mais aurait cherché à s’approprier la symbolique du pouvoir et à redistribuer des prérogatives souveraines dans un espace dématérialisé, ce qui expliquerait la célérité de l’intervention judiciaire afin d’éviter que cette « répétition » ne devienne un précédent juridique susceptible d’inspirer d’autres aventuriers en herbe… Aujourd’hui, la prison de la Manouba n’accueillerait pas seulement une femme politique ambitieuse, mais aussi l’échec d’un projet de politique numérique qui croyait pouvoir sauter par-dessus l’histoire, la géographie et les institutions à coups de déclarations grandiloquentes. Fini la récré ! ».

Reste à savoir quelles suites les autorités donneront à cette affaire et quelles répercussions elle aura sur l’engagement public de l’inenarrable Olfa Hamdi, digne d’un roman de science-fiction.