Chronique.L'Eurafrique, le spectre qui hante le vieux continent

crédit photo : Issouf Sanogo/AFP

L’Europe demeurera-t-elle toujours l’Europe ou est-elle en voie de se métamorphoser, au point de se transformer en Eurafrique ? Cette seconde hypothèse est inévitable, selon le dernier essai de l’écrivain et journaliste Stephen Smith, qui s’appuie sur l’explosion de la démographie subsaharienne.

Oublié notre premier débarquement à Londres, Paris ou Berlin, à la rencontre de cet univers à la peau laiteuse, aux allures agencées, à la clarté limpide et sévère. Un jour viendra où nous tomberons à l’aéroport sur un spectacle plus métissé encore que ­celui de New York, Los Angeles ou peut-être même dans l’adorable méli-mélo de Saint-Domingue. En 1848, on diffusait sous le manteau un opuscule non signé, écrit par Karl Marx, le Manifeste du Parti communiste, introduit par une phrase de préface : Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme. On sait où nous a menés cette prémonition, ­accommodable aujourd’hui en “un spectre hante l’Europe, le spectre de l’Afrique”.

Demain l’Eurafrique ? Sans être aussi brutalement formulée, la question ronge les esprits. Depuis plusieurs décennies, elle forme l’axe des champs de bataille politique de Dublin à Vilnius. Dans la nomenclature médiatique, cette psychose porte un nom : “le problème de l’immigration”. Stephen Smith vient d’y consacrer un livre à ne pas manquer : La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent(1).

Ni xénophone ni xénophobe

La notoriété de l’africaniste Stephen Smith n’est plus à faire. Exceptionnel journaliste, aussi talentueux écrivain en anglais qu’en français, il a collaboré de longues années à Libération, puis au Monde, où il couvrait principalement l’Afrique, avant de se vouer, dans une quinzaine de livres, à l’enseignement et la recherche à l’université Duke, aux Etats-Unis. Epris de l’Afrique subsaharienne et des Africains, nul plus que lui n’est insoupçonnable de la moindre trace de xénophobie ou de racisme. La ­représentation qu’il donne d’une Europe submergée en trois ­décennies de migrants subsahariens glace le lecteur de saisissement. On referme le livre autre qu’on y est entré.

Prévenir d’emblée : le Maghreb n’est pas partie prenante de ce tsunami. La transition démographique y a été opérée. Le temps de croissance géométrique de la population est derrière nous. En Afrique du Nord, le taux de fécondité, légèrement supérieur à 2, s’est réduit à des proportions occidentales. Il se maintient à la baisse, à peine de quoi assurer la reproduction des géné­rations. La pression migratoire subsiste, sans laisser présager un gonflement des flux. C’est d’Afrique noire que la masse des ­futurs émigrés se prépare au voyage.

Plus de place sur le continent. Un seul espoir, l’Europe

De 1960, date des indépendances, à 2017, le nombre des Africains est passé de 230 millions à 1,3 milliard. Multiplié par plus de quatre. Pour simplement maintenir le niveau de vie, il aurait ­fallu une croissance économique à la chinoise, ce qui n’a nullement été le cas. Si les gouvernements avaient cherché, comme au Maghreb, à amortir la bombe démographique, ils auraient dû engager des politiques de contraception, de contrôle des naissances, de planification familiale. Ils ne l’ont pas fait. Les chiffres se sont emballés.

Le réchauffement climatique, la stérilisation d’une large part des terres sahéliennes, ont rendu les conditions d’existence de plus en plus insupportables dans nombre de zones. Quatre cents millions gémissent de malnutrition chronique. La seule ville de New York consomme plus d’électricité que le continent noir tout entier. Il n’y a plus le choix : il faut partir. Où ? D’abord vers les villes les plus proches. Lagos, au Nigeria, est passée de 300 000 à 15 millions d’âmes. Cinquante fois plus. Du jamais vu nulle part au monde. Plus de place sur le continent. Un seul espoir, l’Europe.

Alors que le reste du monde ne cesse de vieillir, l’Afrique, au contraire, se rajeunit à tout-va. La jeunesse ne demande qu’à se carapater à l’aventure. La force de l’âge ne suffit pas. Encore faut-il disposer des ressources pour parcourir cette odyssée, où l’industrie des passeurs se fait payer rubis sur l’ongle (entre 2 et 5 dollars par jour – de 1,70 à 4,20 euros). Il se trouve justement qu’une classe moyenne émerge vigoureusement. Cette jeunesse éduquée, passablement aisée, est la seule à pouvoir se permettre le voyage. Les migrants africains ne sont ni les victimes des guerres interminables, ni les plus misérables. C’est la future élite qui parvient à faire le grand saut. Elle surfe sur Internet, sait où se trouvent ses parents et connaissances déjà fixés à l’étranger, parfois même a trouvé du travail avant de mettre les voiles.

L’immigration, ce champ de mines politique

La population active en Europe ne cesse de fondre. Pour la maintenir au même niveau et répondre aux besoins de l’économie, il faudrait importer 50 millions de travailleurs avant 2050, plus de 2 millions par an. Davantage encore si on veut être sûr de payer les retraites à venir. Selon les Nations unies, d’ici à 2050, 95 millions personnes originaires du Sud devraient s’établir dans les pays riches. L’inéluctable logique de l’équilibre économique, la complémentarité Afrique-Europe, Stephen Smith n’y croît pas, n’en veut pas. Recomposer l’humanité des pays du Nord lui ­paraît comporter trop de dangers. Et d’abord, qu’ils soient de souche ou immigrés, les peuples n’en veulent pas. L’Europe leur plaît comme elle est, pas comme on prévoit qu’elle deviendra. Le droit de cité appartient aux citoyens.

L’immigration est devenue, ces toutes dernières années, un ­véritable champ de mines politique. Dans tous les pays, à l’exception de l’Espagne, les élections se pervertissent en référendums pour ou contre l’immigration.

Maintenir la porte entrouverte : un pari perdant-perdant

Nous aurions le choix entre deux voies pour sortir de cet imbroglio. Premier scénario : l’Eurafrique, la diversité beaucoup plus prononcée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Cette solution satisferait notre narcissisme moral. Ce serait le triomphe de l’universalisme humaniste. Mais il faut savoir à quoi on s’engage. “L’Eurafrique signifiera la fin de la sécurité sociale... L’Etat-providence sans frontières est une contradiction dans les termes, à l’instar d’une famille universelle... L’Etat social ne s’accommode pas de portes ouvertes.” A écouter Smith, ce serait la renonciation à notre mode de vie actuel.

Deuxième scénario : élever un rempart sur les 13 903 kilomètres de l’Union européenne, se claquemurer dans la Forteresse Europe. “La pire réponse que l’on puisse apporter aux migrants africains est la politique de la pitié.” Maintenir la porte entrouverte est un pari perdant-perdant. L’Afrique se prive de l’élite de sa jeunesse, l’Europe tombe en poussière. Inspirons-nous du Japon qui vieillit, se dépeuple et prospère néanmoins sans tolérer aucune intrusion.

La démonstration de Smith m’ébranle, mais ne me convainc pas. Je persiste à penser que les nations évoluent, que l’histoire ne s’arrête pas à nous, que le métissage attend les générations futures. Oui, il existe une famille humaine. Comment elle se composera, que lui ­adviendra-t-il ? Allez savoir. Le Zambien et le Papou ne sont pas mes frères. Inéluctablement, ils le deviendront. 

(1) Ed. Grasset, 272 p., 19,50 €.

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