Stéphane Baud : “La cellule familiale joue un rôle primordial face à l’adversité sociale”

 Stéphane Baud : “La cellule familiale joue un rôle primordial face à l’adversité sociale”

crédit photo : Eric Cabanis/AFP


Dans “La France des Belhoumi”, le sociologue dresse le portrait d’une famille ordinaire algérienne. Une fresque qui éclaire, d’un jour nouveau, le cheminement de l’intégration. 


En finissant votre livre, une question vient : la famille Belhoumi est-elle un cas à part ?


On ne peut pas généraliser, mais on peut dire au moins une chose importante : les familles Belhoumi, il y en a en France beaucoup plus qu’on ne le croit. Sur le terrain, lors de mes enquêtes à Sochaux-Montbéliard ou ailleurs, il m’est arrivé fréquemment de rencontrer des familles algériennes semblables.


 


Votre rencontre avec les trois sœurs Belhoumi a eu lieu au ­détour d’une conférence que vous donniez. En quoi a-t-elle été déterminante ?


Cette rencontre fortuite, à la suite d’un débat public à Saint-­Denis, a été à l’origine de cette enquête. J’ai tout de suite eu envie d’approfondir cette histoire de famille, que les trois sœurs avaient esquissée devant moi. La question qui surgit aussitôt est la suivante : pourquoi ne voit-on pas “ces gens-là” dans les médias nationaux ? Au fond, je raconte là l’histoire ordinaire d’une famille immigrée (algérienne), qui a réussi à sa manière. Les ­enfants ont tous trouvé leur place. Mais en l’absence de “faits ­divers” dramatiques les concernant, ce genre de parcours a du mal à se frayer un chemin dans le paysage médiatique.


 


Justement, au fil des pages, on comprend comment la cellule familiale joue un rôle primordial dans ce fameux “processus d’intégration”…


C’est le point essentiel, effectivement. Le rôle des parents ­Belhoumi est majeur. Ils sont très présents et assurent dans la ­durée une ­véritable sécurité affective pour faire face à l’adversité sociale. Je les compare à d’autres familles dites “à problèmes” (comme les Merah). Quand on scrute le profil des familles de ­jihadistes, on est frappé par le fait que nombre d’entre elles sont particulièrement fragiles, précaires et parfois même “fracassées” par la vie. Les Belhoumi sont pauvres matériellement, la ­figure du père, ­invalide et analphabète, tout comme celle de la mère, occupe une place centrale. Les parents, avec le relais des deux sœurs aînées, ont tout fait pour que chacun des enfants se sente redevable ­envers l’autre. Ce qui a forgé, au fil des années, des liens solides. Autre caractéristique : c’est une famille nombreuse, mais trente ans plus tôt, j’aurais pu faire presque la même enquête dans une famille paysanne française.


 


En quoi leur ancrage algérien a-t-il joué dans leur intégration ?


Du fait de la colonisation, les Algériens ont longtemps été en contact avec la France. Au-delà du rapport global d’oppression coloniale, les historiens, ainsi que de nombreuses autobiographies, ont montré qu’il y a eu aussi, dans l’Algérie coloniale, des échanges, une vie en commun. Dans les quartiers populaires des villes, les enfants de “Français musulmans” jouaient avec ceux des pieds-noirs. On sait que des liens se sont tissés au fil du temps et ont souvent perduré, malgré la fin de l’histoire qui fut éminemment violente. La relation de ces familles à la France est complexe et ne se réduit pas à l’animosité ou à la “haine”.


 


D’ailleurs, Monsieur Belhoumi a veillé à “promouvoir” la France auprès de ses enfants…


Oui. Dans le récit de l’histoire familiale par la fratrie, on comprend que le père, s’il n’a pas caché la réalité coloniale, a surtout voulu donner sa chance à sa progéniture. Il n’a pas renoncé au travail de mémoire, mais il a choisi de ne pas parler de tout. Une façon d’éviter que ses enfants, pour lesquels il est venu dans l’Hexagone, aient une vision uniquement noire de la France.


 


L’aînée Samira, née en Algérie, ne nourrit pas de rancœur ni de méfiance vis-à-vis de son pays d’adoption. Le fait de grandir en province a-t-il joué en sa faveur ?


Il y a bien un effet de lieu : vivre dans une petite ville communiste de province a procuré des avantages indéniables aux enfants ­Belhoumi : les activités périscolaires ou l’aide d’instituteurs engagés politiquement, par exemple. Tout cela n’est pas rien. Il y a aussi un effet de conjoncture historique : Samira, comme sa sœur ­Leïla, ont grandi dans la France des années 1970-1980, où l’intégration des enfants de milieu populaire était moins complexe.


 


Et puis, il y a les frères, dont les parcours expriment le mieux le rapport à l’école…


 


Oui, parce que finalement, s’ils se sont tous insérés dans le ­milieu professionnel avec plus ou moins de difficultés, leurs regrets vis-à-vis de l’école sont parlants. Après la primaire, ils vont être happés par les copains, les sorties, parfois les “petites conneries”, comme ils disent. Ils perdent alors l’habitude du travail. Au fil du récit, on voit bien que, chez eux, la blessure scolaire est toujours vivace. Aujourd’hui, ils savent que les diplômes aident ­beaucoup à la réussite. Mais leur histoire montre aussi une forme d’inégalité entre les filles et les garçons dans le foyer. Ces derniers sont très vite autorisés à sortir le soir, alors que les filles, elles, sont encouragées dans la poursuite des études. ­Surtout – c’est valable pour les aînées Samira et Leïla –, elles ­endossent très vite un rôle de pilier du foyer.


 


La figure maternelle est intéressante à plusieurs égards. Même si elle est attachée aux traditions, elle brise les clichés sur la femme maghrébine “soumise” de ces générations…


Oui. Par exemple, on parle toujours du regroupement familial vu d’en haut, avec un père qui fait venir son épouse en France dans les années 1960-1970. Sur le terrain, c’est différent. ­Madame Belhoumi s’est battue pour que son mari accepte qu’elle vienne vivre à ses côtés dans l’Hexagone. Elle a refusé d’être dans le rôle de la femme passive, à attendre chaque été le retour de son époux. En ce sens, elle ne colle pas du tout à l’image construite autour des mères de cette génération.


 


La France des Belhoumi s’apparente à une fresque à la croisée de la sociologie et de l’anthropologie. A la lumière des récents événements, les attentats de 2015, notamment, quels éclairages peuvent apporter votre livre ?


Difficile à dire en deux mots, mais il y a un point essentiel : d’un côté, on se dit que cette famille a réussi son intégration, a coché toutes les cases, mais, de l’autre, depuis le début de l’enquête (2012, ndlr), je me suis peu à peu aperçu que les membres de la fratrie ont été confrontés à des difficultés croissantes dans leur vie, en tant que “Français issus de”. C’est inquiétant, car on se dit : qu’en est-il des autres familles algériennes, moins “parfaites”, plus déstructurées ou “abîmées” ? 



LA FRANCE DES BELHOUMI


de Stéphane Beaud, éd. La Découverte (mars 2018), 352 p., 21 €.

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