Chronique.Mennel, une voix brisée par la rage polémique

crédit photo : Franck Castel/TV/Bureau233 - Jaap Arriens/NurPhoto/AFP

Le destin n’embraie pas en marche arrière. On ne peut effacer ni les publications de Mennel sur Twitter, ni les réactions fanatiques qui les ont accueillies, ni sa décision de quitter “The Voice”, ni les polémiques enfiévrées sur les réseaux sociaux et dans la presse. Retour sur un emballement médiatique désastreux.

Voilà une jeune fille qui aime bien la musique. Elle joue du piano, chante chez elle, pour son plaisir. Par curiosité, elle tente sa chance dans un télécrochet. Elle interprète une chanson et, en une seule apparition, elle devient une star admirée de la France entière. Incroyable ! Johnny Hallyday et Edith Piaf ont trimé des années avant de se faire remarquer, Mennel, en quatre minutes, a réussi à se faire reconnaître comme une artiste du plus haut niveau. On ne voit pas de précédent.

Mais il y a un mais. Mennel, belle comme le jour, éclairée d’un regard d’azur, enveloppe sa chevelure dans un turban bleu ciel d’où ne sortent que de longues boucles d’oreille, pas un cheveu. Pour le gros du public, ce détail ajoute à son charme.

Bandeau égal foulard, égal Islam, égal terrorisme

Mais quelques esprits tourmentés montent au créneau : bandeau égal foulard, foulard égal Islam, Islam égal terrorisme. Sur les réseaux sociaux, ils diffusent leur indignation. TF1 va-t-elle commettre le péché de couronner une artiste à la religion exhibée ? Et pourquoi pas récompenser Ben Laden, tant qu’on y est ? Les excités s’excitent mais l’opinion ne suit pas. Musulmane oui, et alors ?

On en serait resté là, et Mennel ne serait aujourd’hui rien d’autre qu’une grande artiste, si les enragés n’étaient pas allés creuser dans les tréfonds d’internet. Il se trouve que Mennel n’est pas seulement une chanteuse, une professeure d’anglais en devenir, mais aussi une fille de son temps. Elle communique intensément avec quelques amis sur Twitter. Elle y parle comme beaucoup sur ces réseaux, de tout et de rien et, généralement, supprime ses prises de position impulsives.

Poussant leur perquisition, les investigateurs forcenés dénichent les posts fatidiques. Le 15 juillet 2016, au lendemain de l’attentat de Nice, Mennel, 20 ans à l’époque, avait mis en doute la culpabilité du terroriste. Jamais, insinuait-elle, un assassin ne laisse ses papiers traîner pour être identifié. La jeune fille ignorait que les membres de Daech ont pour instruction de se faire connaître avant de se suicider afin que nul n’ignore leur fait d’armes et que la gloire les accompagne au paradis. A la suite de l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, le 26 juillet 2016, elle écrivait : “Les vrais terroristes, c’est notre gouvernement.” Elle suggérait probablement que la politique française et les négligences policières étaient à prendre en compte. Elle n’était pas la seule à penser ainsi, mais ce n’était évidemment pas le moment de le dire. “Ce qu’elle a dit, c’est ce qu’on a entendu dans les salles de classe après les attentats de 2015-2016. Elle n’a fait que traduire la bêtise de l’air du temps”, commente Saïd Benmouffok, professeur de philosophie. Mennel elle-même s’excuse, l’admet : “J’ai écrit des bêtises.”

Exactement au même âge, militant anticolonialiste, je proclamais à qui voulait l’entendre qu’il était urgent d’assassiner Guy Mollet et François Mitterrand, responsables de la relance de la guerre d’Algérie. Emportement juvénile. Si les réseaux sociaux avaient existé à l’époque, je l’aurais bien entendu communiqué à mes amis. Deux ans plus tard, j’étais choisi pour assurer la correspondance du journal Le Monde auprès du FLN. Si mes exaltations de militant avaient été éventées, j’aurais évidemment été dénoncé par les colonialistes, et adieu mon début de carrière.

Les réseaux sociaux ne sont pas si sociaux qu’on le prétend. Certes, ils sont accessibles à tout un chacun mais selon que l’on s’adresse à quelques connaissances d’opinion identique à la nôtre (ce qui est généralement le cas) ou au grand public avide de célébrité, le langage que l’on tient est différent. Mennel est passée en un instant d’un statut à l’autre. Elle l’a payé cher.

Quid des tendances de Montand, Delon ou Bardot ?

Que Mennel ait ou ait eu des sympathies pour les envahissantes théories complotistes n’est pas pour me réjouir. Mais quel rapport entre les idées politiques d’un artiste et son œuvre ? Yves Montand a longtemps professé son attachement au stalinisme. Ses adorateurs n’en étaient pas moins nombreux. Alain Delon n’a jamais caché sa sympathie pour l’extrême droite tout comme Brigitte Bardot exhibe son lepénisme.

L’offensive contre Mennel s’est déclenchée bien avant qu’on ne découvre ses tweets, dès l’instant où elle est apparue coiffée d’un bandeau. Si elle s’était appelée Mennel Durand on aurait trouvé la coiffure charmante et on aurait applaudi. Mais lorsqu’on a appris qu’elle s’appelait Mennel Ibtissem, de mère algéro-marocaine, de père syro-turc, de foi musulmane, la sphère islamophobe s’est enflammée.

Peut-on vivre en France en ignorant que c’est l’un des pays où la peur de l’Islam est la plus morbide ? Dans son comportement public, un musulman peut-il en faire abstraction ? Ne doit-il pas s’efforcer de gommer les différences ? Je le crois. Mennel pense autrement. Moi, je suis arrivé ici à plus de trente ans, la Tunisie est ma patrie, je ne suis naturalisé que depuis peu, je ne me sens pas totalement “chez moi”. Elle est née à Besançon, elle y jouit de tous les droits et de tous les devoirs. Pourquoi ne lui serait-il pas permis de vivre selon ses croyances. La liberté de conscience serait-elle abolie ? Doit-elle se résigner à ce que son pays soit un Iran à l’envers ? Ce qui est obligatoire à Téhéran serait interdit à Paris ? Si un simple bandeau mène à l’exclusion, on pourrait punir demain l’homme qui après une poignée de main porte la sienne à son cœur, suivant une tradition maghrébine. Jusqu’où ira-t-on dans la négation de l’autre ?

L’identité du pays est aussi musulmane aujourd’hui

En France, comme dans le reste de l’Europe, la proportion de musulmans va inexorablement croissant. Ceux nés ici, à l’image de Mennel, comptent bien y rester car ils n’ont d’autre terre que la leur. De même pour la plupart des immigrés. Persister à les tenir comme un corps étranger, “une nation à l’intérieur de la nation”, revient à miner l’identité du pays, à saper son homogénéité. La dépréciation de concepts comme le multiculturalisme ou le vivre-ensemble, devenus largement péjoratifs sous les cieux des droits de l’homme, représente une véritable calamité.

Les contrecoups politiques des discours ultranationalistes se répercutent dans toute l’Europe. En France, un électeur sur trois a voté Le Pen. En Allemagne, en Autriche, en Italie, même phénomène. Quand les intellectuels identitaires réaliseront-ils que la contagion de leur rage polémique nous mène dans des zones cauchemardesques ? 

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