Comment le massacre de Charonne a étouffé celui du 17 octobre 1961

 Comment le massacre de Charonne a étouffé celui du 17 octobre 1961

Des centaines de milliers de personnes assistent aux funérailles de huit victimes tuées lors de la manifestation du 8 février 1962 en faveur de la paix en Algérie et contre l’OAS, le 13 février 1962 à Paris. Le 8 février 1962, une manifestation contre l’OAS et pour la paix en Algérie, organisée par la CGT et le Parti communiste, est réprimée par la police parisienne, sous la responsabilité du préfet Maurice Papon, à la station de métro Charonne. Neuf personnes trouvent la mort et 200 autres sont blessées. (Photo AFP)

Il y a des morts qui entrent dans l’Histoire. Et d’autres que l’Histoire repousse dans l’eau sombre de l’oubli. Le drame du métro Charonne s’est produit à Paris le 8 février 1962. Ce jour-là, une manifestation pour la paix en Algérie conduisait à la mort de neuf personnes, suite à de violents heurts avec la police.

 

Pendant des décennies, ce malheureux drame a servi d’alibi. Une tuerie reconnue, commémorée, pleurée. Neuf morts français, syndiqués, communistes. Des cercueils, des fleurs, cent mille personnes derrière. Une tragédie légitime. Indiscutable. Mais aussi, disons-le clairement, un rideau. Un écran moral. Une mémoire acceptable qui a longtemps masqué l’inacceptable : le massacre du 17 octobre 1961.

Des centaines de milliers de personnes se rassemblent à Paris, le 13 février 1962, pour rendre hommage aux neuf manifestants morts lors du rassemblement du 8 février, organisé pour la paix en Algérie et contre l’OAS.

Quatre mois plus tôt, à Paris, des Algériens sortent manifester pacifiquement contre un couvre-feu raciste. Ils sont battus, raflés, abattus. Jetés dans la Seine comme des sacs. Des dizaines, sans doute des centaines de morts. Mais pas de cercueils officiels. Pas de grande marche silencieuse. Pas de reconnaissance. Juste le silence. L’État serre les dents. La République détourne le regard.

Puis vient Charonne, le 8 février 1962. Même police. Même préfet : Maurice Papon. Même guerre coloniale en toile de fond. Même violence d’État.

À Charonne, les victimes sont françaises, blanches, militantes, identifiables. Alors la mémoire s’ouvre. Le pays s’émeut. La gauche se rassemble. Et Charonne devient un symbole. Un symbole si fort qu’il finit par écraser tout le reste. Comme si la République avait besoin de ces neuf morts-là pour ne pas avoir à regarder les centaines d’autres.

Soyons honnêtes : Charonne a été pleurable. Le 17 octobre ne l’a pas été. Pas au même moment. Pas avec la même intensité. Pas avec les mêmes mots.

Ce n’est pas un hasard. La manifestation de Charonne entrait dans un récit confortable : celui d’une gauche antifasciste, victime de la brutalité policière, opposée à l’OAS. Le 17 octobre, lui, posait une question autrement plus dérangeante : celle du racisme d’État, de la logique coloniale appliquée en plein Paris, de vies jugées sacrifiables.

La même matraque frappait pourtant. Le même uniforme. Les mêmes ordres. Mais la valeur accordée aux morts n’était pas la même.

Pendant longtemps, Charonne a permis de dire : « nous avons reconnu nos fautes », sans jamais aller jusqu’au bout. Comme si reconnaître neuf morts dispensait d’en reconnaître deux cents. Comme si commémorer Charonne autorisait l’amnésie du 17 octobre.

Il a fallu des historiens obstinés, des militants, des familles, des enfants d’immigrés devenus citoyens debout, pour fissurer le mur.

Jean-Luc Einaudi, Vidal-Naquet, Manceron, et aujourd’hui une jeunesse qui refuse les demi-vérités. Une jeunesse qui pose la question qui dérange : pourquoi certaines vies ont-elles mis soixante ans à compter ?