Dossier du Courrier.De la mauresque à la « beurette »

L’Art d’aimer aux colonies, couverture du livre du docteur Jacobus X, édité par les éditions Georges-Anquetil (Paris, France), 1927/Groupe de recherche Achac/Coll. part.

La construction du mythe de la beurette ne s’est pas faite en un jour. Elaboré le siècle passé, le terme est aujourd’hui rempli de sous-entendus. Quand certaines aimeraient s’en débarrasser, d’autres l’utilisent comme une arme d’émancipation.

Beurette (“beur” au féminin) néologisme apparu dans les années 1980, désigne une femme née en France dont les parents sont issus de l’immigration maghrébine (Algérie, Maroc, Tunisie). Mais rapidement, les principales intéressées vont le rejeter : le terme est devenu “sexiste et raciste”. Une appréciation péjorative confortée par l’analyse de la sociologue et anthropologue, Nacira Guénif-Souilamas, dans son livre, Des ”beurettes” aux descendantes d’immigrants nord-africains (cet ouvrage pionnier a reçu le prix Le Monde de la recherche universitaire, ndlr).Elle y démontre parfaitement le caractère paternaliste de ce qualificatif passé dans le langage courant, “employé pour nommer les filles de migrants, et plus largement des jeunes femmes assignées à une culture et un environnement familial stigmatisés comme rétrogrades et machistes et dont il faudrait les sauver”.

L’image entretenue par les starlettes

La doctorante en sciences politiques, Karima Ramdani, va plus loin, dans un article au titre volontairement provocateur, Bitch et Beurette, quand féminité rime avec liberté, elle oppose la figure de la beurette à celle de l’homme arabe incapable de s’intégrer. “Les femmes musulmanes sont perçues comme les principaux atouts pour propager les valeurs françaises.”

La femme maghrébine est donc coincée dans une image stéréotypée et binaire. Elle est perçue tantôt comme une héroïne tantôt comme une victime. C’est la femme soumise à l’Islam, à sa famille et qui ne pourrait se libérer qu’au contact de la société occidentale ou bien, à l’inverse, c’est la fille facile, la prostituée. Cette dernière serait habillée trop légèrement, trop moulée, trop maquillée… On l’aura compris, c’est la version maghrébine de la “cagole” marseillaise. Une image entretenue ou subie par les starlettes de la téléréalité, Nabilla, Ayem, etc. On notera que, comme les filles légères d’autrefois, on ne les appelle que par leurs prénoms. Zahia Dehar l’a bien compris, après le scandale Ribéry (lire en page 36) et s’est attachée à récupérer son patronyme.

Le fantasme sexuel

“Elle change de prénom, elle a honte du sien. Elle se trouve un joli pseudonyme, un blaze d’actrice porno ; ça sonne un peu plus clean”, scande le rappeur El Matador qui dans la même chanson évoque : “Une beurette libertine, partouzeuse de limousine.” La beurette devient une catégorie récurrente du film pornographique français comme le dénonce l’écrivaine et chroniqueuse de l’émission les “Grandes Gueules” sur RMC, Fatima Aït Bounoua, dans une tribune publiée par Libération en 2007 : “Tapez ‘beurette’ sur un moteur de recherche et là, vous aurez uniquement une liste de sites pornographiques… ‘Et alors ?’, me direz-vous. Alors ? Le problème n’est pas l’existence de ces sites porno (bien sûr que non) mais le fait qu’il n’y ait que ces sites. Autrement dit, la beurette est devenue, de fait, une catégorie sexuelle. Elle est classée parmi les autres catégories : ‘gros seins’, ‘fétichiste’, ‘partouze’, etc. Etrange, non ?”

Pas tant que cela. L’historien Pascal Blanchard qui a codirigé le livre à paraître le 28 septembre : Sexe, race & colonies, décrypte comment est né le fantasme sexuel de la beurette. Représentée sur les cartes postales et les gravures, la mauresque aux seins nus et au corps sensuel, figée dans une posture érotique, devient le symbole de la débauche orientale. Elle n’attend qu’une chose : être possédée par le conquérant.

Il ne fait aucun doute pour le chercheur que l’imaginaire pornographique est un imaginaire de domination. “La pornographie est un commerce qui fabrique ce que le public attend. Si personne ne veut de jeunes femmes voilées sur internet, il n’y aura pas de jeunes femmes voilées sur internet. Cela veut donc dire que la pornographique répond aussi à une attente et à ses codes. Ces codes-là répondent déjà à des codes de domination”, explique-t-il.

Une représentation occidentale

Lisa Bouteldja qui s’est autoproclamée présidente de la “Beurettocratie” : “Une démocratie dans laquelle les ‘beurettocrates’ sont libres et égales en droit”, mène un étonnant projet photographique pour que les femmes maghrébines se réapproprient le terme, “en utilisant les codes esthétiques de la ‘beurette’ pour s’émanciper”.

Un travail de déconstruction de longue haleine qu’Edward Said a décrypté dans son ouvrage paru en 1992, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident. Les représentations de l’Orient ont été inventées de toutes pièces par les Européens eux-mêmes et cela pendant des siècles. C’est ce regard ethnocentré qu’il faut changer. 

Voir le dossier "De la Mauresque à la Beurette" : 

Pascal Blanchard : « le fantasme écrase le réel »

Shéhérazade et autres clichés sur grand écran

Zahia Dehar, courtisane moderne

Bienvenue en « Beurettocratie »

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