Droits des femmes au Maghreb : entre avancées et offensive conservatrice

Manifestation pour les droits des femmes à Tunis, en 2011, après la victoire du parti islamiste Ennahdha. Salah Habibi / AFP
Au Maghreb, les droits des femmes oscillent entre avancées juridiques et reculs conservateurs. Entre pressions religieuses, violences persistantes et influence des réseaux sociaux, une nouvelle bataille s’engage en Tunisie, au Maroc et en Algérie.
La Tunisie a longtemps fait figure de boussole féministe régionale. Le Code du statut personnel de 1956 a aboli la polygamie, supprimé la répudiation et instauré le divorce judiciaire dans une égalité alors inédite. Radhia Haddad, ancienne présidente de l’Union nationale des femmes de Tunisie, expliquait que ce projet visait à “revitaliser la société tout entière par l’émancipation de sa moitié féminine”.
En 1965, l’avortement est légalisé – une révolution sociale qu’aucun autre pays arabo-musulman n’avait osé tenter. Les Tunisiennes votent dès 1959. Et l’année 2014 marque un sommet, avec la levée totale des réserves sur la Convention des Nations unies pour l’élimination des discriminations à l’encontre des femmes (Cedaw), promettant une harmonisation du droit national avec les standards internationaux.
Le président Béji Caïd Essebsi a porté le débat sur l’égalité successorale en 2017. Le projet a été stoppé par sa mort en 2019, suivie de l’élection de Kaïs Saïed, opposant déclaré à cette réforme. En août 2022, la nouvelle constitution exige que l’État “réalise les objectifs de l’Islam”, une formulation libre d’interprétations qui inquiète les juristes. La suspension de l’Association des femmes démocrates en Tunisie (AFDT) en octobre 2025 illustre cette fragilisation.

Des avancées inégales
Au Maroc, sous l’impulsion de Mohammed VI, la réforme de la Moudawana (Code de la famille) en 2004 a aboli la tutelle matrimoniale, élevé l’âge légal du mariage à 18 ans, permettant aux femmes de demander le divorce, et encadré strictement la polygamie. Les réformes de décembre 2024 ont aussi renforcé la protection des veuves. Toutefois le taasib (legs par agnation) demeure le blocage le plus douloureux : en l’absence de fils, les filles partagent l’héritage avec des parents masculins éloignés. L’intellectuelle Asma Lamrabet rappelle “qu’une famille marocaine sur cinq est portée financièrement par une femme seule”. Le Maroc maintient ses réserves sur l’article 16 de la Cedaw, arguant que l’égalité totale dans le mariage contreviendrait à la charia.
En Algérie, enfin, si les femmes ont été au cœur de la lutte pour l’indépendance, le Code de la famille de 1984 – dont le contenu a été tenu secret jusqu’à sa promulgation pour éviter les mobilisations – a institutionnalisé leur infériorité. L’article 66 exige que l’épouse “obéisse à son mari”. Entre 2016 et 2020, plus de 6 000 affaires liées à l’obéissance conjugale ont été tranchées dans 62 % des cas en faveur des maris. Malgré des amendements en 2005, le système de tutelle persiste. Seules 22 % des Algériennes en âge de travailler sont actives (ONS, octobre 2024). Plus de trois sur quatre sont exclues du secteur formel.

Agressions, exclusion sociale
Dans les trois pays du Maghreb, les droits des femmes se mesurent aussi à travers les violences subies. Ce baromètre reste nouveau et les données sont rares, voire difficilement comparables. D’après les études du Haut Commissariat au plan (HCP) marocain, en 2019, au Maroc, 7,6 millions de femmes (57 %) ont subi au moins un acte de violence en douze mois. En Tunisie, on compte 57,1 % de victimes sur la même période, un chiffre qui grimpe à 73,7 % pour les 15-24 ans et à 80 % parmi les étudiantes, selon l’Institut national de la statistique de Tunisie.
En Algérie, 900 000 femmes battues en douze mois sont comptabilisées par l’étude Mics (Mics 6, 2022) : l’époux est agresseur dans plus de 80 % des cas. Les féminicides documentés par la dynamique “Maghreb sans féminicides” recensent 65 cas au Maroc (2023), 48 en Algérie (2024), 27 en Tunisie (oct. 2025) – des chiffres sous-estimés que les associations considèrent comme la partie émergée de l’iceberg. Malgré trois lois majeures, la protection des victimes reste en deçà des obligations des États.
D’après un rapport de la Banque mondiale réalisé en août 2025, les femmes au Maghreb représentent environ 60 % des étudiants en médecine et en droit, mais leur taux d’activité figure parmi les plus bas au monde. Cette exclusion coûte des dizaines de milliards de dollars par an. Poids des mentalités, absence de garde d’enfants, transports inadaptés, tâches domestiques : les diplômées ne peuvent transformer leurs compétences en autonomie.

Droits des femmes au Maghreb : le tournant des réseaux sociaux
L’écrivaine algérienne Wassyla Tamzali, ancienne directrice des droits des femmes à l’Unesco, alerte sur les dérives idéologiques. Le wahhabisme, interprétation sectaire de l’Islam influençant l’égalité femmes-hommes au Maghreb, tente de s’imposer depuis les années 1980.
De nombreux rapports documentent cette dérive sectaire, notamment ceux de la Brookings Institution et du Carnegie Endowment for International Peace. Ces analyses expliquent comment des figures sans formation théologique imposent des discours simplifiés via les réseaux sociaux.
Ainsi, ces influenceuses prônent une radicalité religieuse qui va à l’encontre de leurs propres droits. L’algorithme fait le reste, amplifiant massivement ces contenus. Une fois l’audience captée, le discours se durcit. On assiste à une banalisation de la violence à l’égard des femmes, à un encouragement de la polygamie et à une culpabilisation des femmes actives.

Rejeter les discours de haine
Derrière chaque recul, la résistance s’organise. Au Maroc, des intellectuelles comme Asma Lamrabet portent l’égalité dans le débat public. Ces combats trouvent un écho à l’international, notamment auprès d’actrices comme Phumzile Mlambo-Ngcuka, ancienne directrice exécutive d’ONU Femmes.
L’enjeu est crucial, car le Maghreb affiche une hyperconnectivité record. Cette réalité transforme les réseaux sociaux en un champ de bataille idéologique majeur.
Face à cette situation, la réappropriation du savoir et du numérique par les femmes apparaît comme un levier essentiel pour préserver les droits et l’égalité.

Évolution législative par pays selon les piliers établis par la Cedaw
1. Gouvernance et participation à la vie publique
Algérie : Loi de 2012 fixant des quotas de 20 % à 50 % de femmes sur les listes électorales.
Maroc : Quota de sièges réservés aux femmes au Parlement en 2002. Constitution de 2011 consacrant l’objectif de parité.
Tunisie : Droit de vote et d’éligibilité dès 1957. Parité intégrale sur les listes électorales en 2011.
2. Éducation et formation
Régional : Généralisation de la scolarisation primaire des filles entre 1990 et 2010.
Donnée 2025 : Les femmes représentent 66 % des diplômés du supérieur en Tunisie et 62 % en Algérie.
3. Santé et droits reproductifs
Maroc, Algérie : Accès généralisé à la contraception entre 2000 et 2020. L’avortement reste toutefois pénalisé sauf danger vital extrême.
Tunisie : Légalisation de l’avortement en 1965. Programme national de planning familial précoce.
4. Autonomie économique
Algérie : Amendement en 2005 supprimant l’obligation de “contribution aux charges” pour la femme salariée.
Maroc : Réforme de 2004 permettant à la femme de gérer ses biens sans l’autorisation du mari.
Tunisie : Capacité juridique totale dès 1956 (gestion des biens et travail sans autorisation maritale). Renforcement de l’égalité professionnelle et protection sociale des travailleuses rurales en 2020.
5. Élimination des violences et statut personnel
Algérie : Criminalisation du harcèlement et des violences conjugales en 2015.
Maroc : Fin de la tutelle matrimoniale en 2004. Loi 103-13 en 2018 contre les violences de genre.
Tunisie : Loi intégrale n° 58 en 2017 contre les violences, supprimant la clause “mariage” qui permettait à un violeur d’échapper à la prison.
Percées législatives et résistances
Algérie
Avancée majeure : Réforme constitutionnelle de 2016 engageant l’État à protéger les femmes contre toute violence dans tous les espaces.
Reculs : Maintien de l’article 66 sur l’obéissance conjugale et taux d’activité féminine stagnant à 17,2 %.
Maroc
Avancée majeure : La Moudawana (2004) transformant la famille en coresponsabilité. Protection renforcée du domicile pour les veuves en 2024.
Reculs : Persistance du taasib déshéritant les filles sans frère et maintien des dérogations pour le mariage des mineures.
Tunisie
Avancée majeure : Levée totale des réserves sur la Cedaw en 2014, un acte unique dans le monde arabe.
Reculs : Abandon du projet sur l’égalité successorale (2018) et flou juridique introduit par la Constitution de 2022.
FAQ
Quels sont les droits des femmes au Maghreb aujourd’hui ?
Les droits des femmes au Maghreb varient fortement entre la Tunisie, le Maroc et l’Algérie. Si des réformes majeures ont été adoptées, de nombreuses inégalités subsistent encore.
Pourquoi les droits restent-ils fragiles ?
Malgré un haut niveau d’éducation, les femmes restent peu présentes sur le marché du travail en raison de facteurs sociaux et économiques.
Quel rôle jouent les réseaux sociaux ?
Les réseaux sociaux diffusent des discours conservateurs mais servent aussi de levier aux mobilisations féministes.
Quelles sont les perspectives sur les droits des femmes au Maghreb ?
Les luttes féministes continuent de s’organiser, entre engagement associatif et mobilisation numérique.
